Après deux albums forts remarqués en trio, la batteuse Anne Pacéo avait envie de nouveaux horizons. Précurseur de la jeune génération du jazz français, son parcours à 27 ans est étourdissant, et s'incrémente de l'expérience Yôkaï, jeune quintet qui frappe, dès la lecture de la pochette, par son homogénéité.
Autour de ses cymbales toujours aussi musicales, on retrouve deux musiciens de l'ONJ de Daniel Yvinec, qui ont le même âge qu'elle ou peu s'en faut. Le multianchiste Antonin Tri-Hoang, lui aussi lesté de son étiquette méritée de surdoué précoce, et le guitariste Pierre Perchaud, très impressionnant sur cet album, apportent une tonalité nouvelle à la musique d'Anne Pacéo.
On avait pu, tant avec Empreintes qu'avec son premier album Triphase goûter aux qualités d'écriture d'Anne, aussi pétillante et claire dans sa musique qu'elle semble l'être elle-même. Yôkaï tire son nom d'un être surnaturel japonais, ce 妖怪 cher aux Studios Ghibli et lié aux traditions animistes, qui traversent ostensiblement ce disque. Il y a dans Yôkaï, dès les chants de « Shwedagon » qui ouvrent l'album, une dimension spirituelle qui confère à la musique une luminosité supplémentaire.
Celle de la maturité, assurément.
Avec ces deux comparses ONJistes, le ton mutin et onirique de sa musique s'affirme et gagne en consistance, notamment sur un morceau comme « Shwedagon (part 2) » où le motif répétitif dont s'empare chacun des solistes fait songer au travail de John Hollenbeck, un autre batteur.
Au centre de l'album, sur l'excellent « When The Sun Rises », la soudaine explosion d'acidité de Perchaud fait basculer l'album dans une dimension inédite, plus nerveuse, et démontre que la subtilité de la musique d'Anne Pacéo peut s'offrir toutes sortes de détours.
Quant à Tri-Hoang, le son très doux de sa clarinette basse ne cesse jamais d'étonner. Il souligne toujours avec beaucoup de soin la couleur initiée par Pacéo, notamment sur « Luleå », pièce lyrique où il brille par son dialogue plein de délicatesse avec le pianiste Leonardo Montana, comme on chuchote en pleine nuit.
De son trio, Anne a conservé son pianiste, véritable liant entre rythmique et mélodie. Leur complicité, évidente dans leurs précédents albums en commun tient ici de la fusion. Sur « Talking Drums », seul instant où Anne s'offre un solo au cœur de cette musique très collective, Montana semble danser entre les fûts.
Mais la plus belle trouvaille de ce quintet tient sans nul doute à la présence de Stéphane Kerecki. On ne présente plus le contrebassiste, qui s'impose partout où il joue –jusque dans Sounds Architect, son prochain album dont nous parlerons la semaine prochaine...- Il est intrinsèquement le partenaire rythmique idéal d'Anne Pacéo. Même musicalité, même approche à la fois sobre et flagrante... Ces deux là sont fait pour faire un bout de chemin ensemble, tant ils se complètent ; Kerecki leste les songes de la batteuse pour leur donner une essence terrestre. Dans « Toutes les fées étaient là... », la base rythmique aérienne crayonne (en couleurs !) un univers que n'aurait pas renié Aka Moon, plein de surprises et de revirements.
Anne Pacéo est une voyageuse qui expose ses chimères aux grands espaces et à l'altérité. Née à Dakar, chamboulée par l'Asie, elle emporte les fragments des lieux et des sons visités dans sa musique et ses pulsations. Chaque morceau est un petit carnet de voyage qui croquerait les impressions bien plus que les paysages pour former un tout cohérent et sensible. On déambule dans ce disque en toute liberté et avec le sourire aux lèvres. Yôkaï n'est pas seulement le meilleur album d'Anne Pacéo à ce jour... c'est aussi le plus personnel.
On ne s'en lasse pas.

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