Comme pour jouer avec sa bonne santé insolente, le label lillois Circum présente Encore Vivants. Cet album du quintet Flu(o) est édité quelques semaines après que nous ayons parlé en ces pages du dernier album de TOC. Au jeu des ressemblances, les deux groupes ont quelques points commun ; un musicien, d'abord, puisqu'on retrouve le batteur Peter Orins. Il est ici le leader d'une formation incisive et très solide.
Une illustration, ensuite, puisqu'on reste sur la pochette dans le Japon urbain avec une photo trépidante de Shibuya Crossing au soleil déclinant. Une identité, enfin, puisque comme TOC, Flu(o) s'est rebaptisé récemment pour visiter de nouveaux horizons, forcément très urbains.
On retrouve dans ce quintet centré autour du batteur beaucoup de ce qui a construit Circum. Notamment le trio de Stéphane Orins, avec Peter et le bassiste Christophe Hache, dans un registre beaucoup plus rugueux et métallique. Le piano de Stéphane martèle une rythmique faussement décharnée, notamment dans un morceau comme « Dévorait L'air » qui trahit quelques effluves zappaïennes souvent évoquées dans l'esthétique Circum.
On retrouve également au cœur de Flu(o) La moitié de Kaze, où le batteur croise le trompettiste Christian Pruvost. Seul soufflant d'un quintet plein de fracas et d'électricité corrodée, il fait parler ici le registre très étendu de son instrument qui déstabilise avec délice les constructions anguleuses du quintet (« fluo »). Alternant un jeu très sec (« Frigorifique ») avec des abstractions qui griffent la masse très compacte de flu(o), il accompagne chaque mutation au sein des morceau. Ceux-ci se laissent le temps d'imprimer une atmosphère lourde et tortueuse dans un espace infini.
Le nom de flu(o) est en lui-même une ambivalence. Ce o cerclé de parenthèse laisse apparaître un flu à nu. Plusieurs (fausses ?) piste là encore. Le o remplace t'il le x de ce flux tendu et continu en l'éclairant de lumière crue, où est-ce ce « flu » (grippe en anglais) qui rend infectieux le lourd débit de la guitare ? La question est entière...
Car à la pointe du quintet, on retrouve le guitariste Olivier Benoit. Sa présence ravageuse et indispensable active une démarche déjà entrevue dans le Circum Grand Orchestra. Cependant, en jouant continuellement avec la saturation et un jeu de pédales très élaboré, le guitariste s'inscrit dans une version plus sèche, plus noircie, où la rythmique pleine de métal et d'orage aurait réduit les cuivres au silence.
Il faut se plonger au cœur de la pulsation impétueuse de « Toujours Remuants » pour comprendre le foisonnement qui irradie ce groupe. Entre temps faibles impressionnistes se frottant au minimalisme et soudaines déflagrations répétitives empruntées à un post-rock qui aurait croisé Steve Reich, Flu(o) créé un matériel opulent et polymorphe.
Malgré toutes ces interactions stylistiques avec d'autres groupes de Circum, Flu(o) sait ajouter une atmosphère différente, parfois même suffocante. Compositeur de la plupart des morceaux, Peter Orins traverse cet album avec beaucoup d'autorité et de légitimité. Il distribue les espaces à chacun et s'offre même le luxe d'un solo tellurique dans le vigoureux « Polly ». La lourdeur de la basse de Hache semble asséner des gifles aux cymbales d'Orins dans un climat très cru. Austérité Orgiaque, voilà l'oxymore qui définit le mieux Flu(o). Jazz and Rock Are Not Dead, They are Encore Remuants !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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