"C'est même pas du jazz", crieront les excomunicateurs de tous poils à peine le premier morceau de Visions Fugitives, fruit du duo du pianiste Stephan Oliva et du clarinettiste Jean-Marc Foltz, aura versé ses premières mesures. Comme toujours, il est conseillé de laisser ces gens à leurs aigreurs et leur problèmes de digestion et se jeter au coeur de la dense forêt que représente la magnifique pochette illustré par Emmanuel Guibert.
On se souvient, sans doute, de cette musique chambriste que le duo avait créé pour le label Sans Bruit. Ils ont refermé cette boîte de Pandore pour se retourner vers ces "réminiscences" qui l'avaient façonnée, cette musique écrite occidentale que Foltz et Oliva ont toujours intégré naturellement à leur palette de jeu.
"Visions Fugitives" est un morceau de Prokofiev, écrit pour piano seul ; ici s'ajoute le timbre caressant de Foltz. Retranchez le pluriel, et voici Vision Fugitive, le nouveau label de Philippe Ghielmetti qui nous propose ce bel enregistrement. Plus que jamais, ce label nous proposera de gourmandes rencontres autour de l'objet-disque qui ne décrètera pas appartenir à telle ou telle chapelle, mais s'emparera de toutes. On en salive d'avance, d'autant qu'avec Philippe, le ramage vaut largement le plumage... Le disque comme la pochette sont absolument magnifique...
Rappelons nous le fantastique To The Moon, sorti chez Ayler Records, qui évoquait à maintes reprises le Pierrot Lunaire de Schoenberg ; quant à Oliva, il ne suffirait que de s'arrêter sur ses soli consacré à Bernard Hermann pour apprécier l'importance que révêtent les compositeurs européens du XIXème et XXème siècle dans son approche pianistique. Une évidence, certes, mais qu'il convient d'asséner, par ce disque magnifique.
Hormis le très beau "Andante un poco Adagio" de Brahms, tous les morceaux ont été écrit au XXème siècle, la plupart pour piano et clarinette, ce qui n'empêche pas l'approche extrêmement innovante de la plupart de ces morceaux. On s'arrêtera cependant sur les "Cinq préludes de danses" de Lutoslawski, écrit initalement pour un orchestre de vents, pour juger à quel point l'arrangement par ces deux solistes est remarquable. Oliva y a un rôle plus percussif, moins pointilliste, qui renforce le son très ouaté de Foltz, qui illumine chaque morceau.
On avance dans Visions Fugitives en toute quiétude. Parfois, comme avec ce court "Récit" écrit par Foltz et joué en solo, le propos foisonnant s'offre de courtes clairières oniriques avant de s'engoufrer dans la "Romanza de la sonate pour clarinette et piano" de Francis Poulenc, certainement l'un des morceaux les plus saisissant. On retrouvera également cette force dans le "Vier Stücke" d'Alban Berg que le duo aborde en deux variations claires-obscures qui livrent certainement, par leur approche improvisationnelle, toutes les possibilités de ses formidables musiciens...
Et puis soudain, le duo présente deux morceaux signés Coltrane. "Lonnie's Lament", en fin d'album, où l'abstraction pleine de silence et le piano onirique et décharné offre une brillance différente... Et surtout "Naïma", au pivot de l'album. Cette reprise presque intime fait simplement courir un frisson dans l'échine. Elle s'écoute en boucle. Tout y est magnifiquement posé, de la clarinette profonde de Foltz dont on perçoit presque chaque mouvement de lèvres aux accords de piano d'Oliva qui irisent la musique comme on le ferait d'une fine étendue d'eau. Le morceau est chargé d'émotion. Cette approche chambriste que l'on qualifiera d'universelle met la musique de Coltrane et celle de Berg dans une continuité cohérente. Pour la musique que j'aime défendre, c'est plus que plaisant. C'est absolument essentiel.
"Oui, mais c'est pas du jazz" diront ils sans doute dans un éternel ressassement.
Qu'ils aillent jouer au billes sur le périph, tiens.
C'est de la musique, et elle est magnifique. Elle est jouée par deux solistes libres. C'est de loin la bonne nouvelle de cet album.
A écouter absolument.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

38-Garance