Musicien absolument reconnu sur la scène du jazz français, le pianiste Antoine Hervé est de ceux qui laissent les musiques mûrir avant de les enregistrer.
Depuis quelques années, on l'a principalement assimilé à ses leçons de jazz qu'il distille sur scène et sur DVD, développant auprès du grand public son appétence pour la transmission et la pédagogie avec un enthousiasme communicatif. Mais comme toute étiquette un peu rapide, il serait bien malheureux de le cantonner à cette activité. Jeune directeur de l'ONJ en 1986, Hervé à toujours mené à bien des projets ambitieux qui font voyager le jazz aux confins de son spectre supposé.
C'est tout l'objet de son duo avec l'acousmaticienne Véronique Wilmart, dont le pianiste partage également la vie. Pierre et Marie Tuerie n'est pas seulement un bon mot, c'est aussi une conception commune et complémentaire de la recherche, de l'expérimentation et de la sortie des chemins balisés...
Acousmatique ? D'autres dirait musique concrète... On pourrait se lancer dans des explications complexes sur le son, sa texture, parler de la cloche coupée ou du sillon fermé.
Mais il y a tellement plus simple !
On ne peut que conseiller le remarquable blog Le Bouclophone de Véronique Wilmart qui avec beaucoup d'humour et de pédagogie -quelque chose de famille, sans doute- vous fait découvrir cette approche musicale. Avec Antoine Hervé et son toucher plein de sensibilité, elle façonne un jazz qui parle une langue ancienne qui redeviendrait nouvelle. Comme des mots identiques avec d'autres phonèmes.
Au fil des années, ce duo s'est agrandi pour devenir quartet en compagnie du saxophoniste Jean-Charles Richard et du batteur Philippe Garcia. Quarktet, plus exactement, en référence à cette particule élémentaire aux dénominations poétiques (beauté, charme, étrangeté) et aux couleurs changeante. C'est une définition parfaite de ce que l'on découvre, entre curiosité et fascination.
Tout change, se heurte à des température nouvelle, parfois douce et poétique, frémissant comme la surface de l'eau ("Canal St Martin" et le piano languide d'Hervé), parfois inquiétante ("Broken Jim's 2T Waltz" et ses rythmes brisés soutenus par la batterie coloriste de Garcia). Ce n'est pas de l'électro-jazz, comme on pourrait l'entendre. C'est bien plus, quand bien même les "triplettes de Barbes" révéleraient une polyrythmie assez dure, où Garcia, ancien du collectif Mu, prend une large part. Décidément, ce Quarktet propose une voie différente, à part.
L'atmosphère très particulière induite par les profondes mutations que Wilmart fait vivre aux sons évoque en effet des structures dont on ne saurait dire si elle touche l'infiniment grand ou l'infiniment petit.
Les sons, au delà des instruments organiques sont familiers, absolument transfigurés. Tintement de verres, kalimba, tout est transformé en rythmique instable et secrète qui vient métamorphoser en profondeur le jeu des autres musiciens qui s'emparent de cette architecture sonore. Wilmart ne fait pas que discuter avec ses comparses, elle les pousse à refonder leur espace, leur clarté, leurs alliances traditionnelles, qu'elles soient rythmiques et mélodiques.
"Parallèles", la longue pièce d'introduction, expose avec justesse l'atmosphère comme la démarche. Au travers d'une ligne de basse étendue, prolongée comme on dérape - et certainement séquencé de la contrebasse de Michel Benita, remercié dans le disque-, le piano d'Hervé semble s'extraire de filtres. Il joue d'ailleurs. D'un univers inconnu et clos d'où il est happé. Cet espace matelassé de chimère, Jean-Charles Richard l'ajoure de ses phrasés lumineux. Chacune de ses apparition est limpide. Il est le réel, celui qui influe lui aussi sur la couleur des Quark... Même lorsque ses prises de paroles, tutoyant le silence, sont façonnées par des boucles séquencées d'un autre saxophoniste Philippe Geiss ("Multitudes").
La musique créé par Véronique Wilmart et Antoine Hervé, par le croisement de leur approche, transforme l'Espace mais aussi le temps. Ce dernier, qui est au coeur de ce disque remarquable, se retrouve altéré ou dilué dans une atmosphère en perpétuelle expansion sans pour autant être invasif.
Le voyage est magnifique.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

202-Ca c'est Pallas 5