Le saxophoniste et compositeur François Cotinaud joue depuis longtemps avec tout ce que la mouvance des musiques improvisées compte comme voix prépondérante, de Joëlle Léandre à Steve Lacy. Lorsque on observe sa discographie, on découvre un musicien qui a toujours jetés des ponts entre le jazz, les musiques improvisées et la musique contemporaine, comme en témoigne Loco Solo, un album de 1998 consacré au grand Luciano Berio.
Depuis des années, Cotinaud est très investi dans le Soundpainting, une méthode de direction artistique multi-disciplinaire créée par Walter Thompson et dont plusieurs formations, du SPOUMJ de François Jeanneau au Surnatural Orchestra, se réclament aujourd'hui. On retrouve d'ailleurs bon nombre de musiciens du SPOUMJ dans le présent Ensemble, comme Emmanuelle Somer au hautbois.
Au sein du Collectif Alka, il a développé ce Klangfarben Ensemble. Entièrement dédié au soundpainting, cette formation permet une véritable écriture pour grand orchestre en temps réel, qui se sert de la synergie et de l'urgence de l'improvisation pour construire un propos collectif. Celui-ci ne s'arrête pas à la musique mais intègre des danseurs, des comédiens, et plus globalement toute expression artistique possible.
Cela réclame des artistes disponibles et créatifs... On ne sera pas étonné dès lors de retrouver deux membres du collectif Alka, le grand tromboniste Yves Robert et le vibraphoniste François Choiselat dans cet orchestre de douze artistes où neuf musiciens côtoient une actrice et deux danseuses.
Klangfarben Ensemble tire son nom de la klangfarbenmelodie (jeu de mélodie et de timbres, en allemand) dont usèrent tant les dodécaphonistes. Un jeu de timbres et de mélodie omniprésent dans cet album, jusqu'à les collectionner dans cinq variations qui sont autant d'écrins pour les solistes, comme la formidable « Variation 2 », véritable explosion de couleur où Yves Robert répond à la trompette d'Andrew Crocker dans une atmosphère qui peut faire penser parfois à Archimusic, notamment lorsque Valentine Quintin joue magnifiquement de sa voix instrument, en compagnie de Deborah Walker. Avec Robert, cette violoncelliste est au centre d'une formation polymorphe.
Il y a dans ce Klangfarben de la disponibilité et beaucoup d'humour. Le soundpainting et ses palettes créatives peuvent parfois sembler un jeu de piste tentaculaire. François Cotinaud en joue avec une réjouissante insolence que l'on retrouve partout dans ce premier disque paru chez Ayler Records, en forme d'hommage à Schönberg.
Douze artistes pour un dodécaphoniste, rien de plus normal...
Au premier abord le disque pourra sembler troublant, avec la belle voix féminine de Françoise Purnode qui répéte à qui veut l'entendre « Ich Bin Schönberg ». Lorsqu'elle se lance dans un monologue qui parle autant du créateur que du contexte politique qui l'a vu évoluer, la mise en scène, l'ambiance qui évoque un cabaret à l'architecture sonore des plus savante s'écrit par petite touche, comme on peint une toile très colorée.
Le propos est drôle, fin, plein de surprises et l'on se laisse facilement captiver par la fluidité et la dynamique de l'orchestre. "L'art n'est pas fait pour tout le monde" disait Schönberg. C'est une phrase centrale de ce monologue qui dit bien plus que la musique. Elle est fausse, et c'est heureux. Cet art n'est peut-être pas pour tout le monde de manière brute, mais Cotinaud s'attache à le rendre le plus accessible possible.
La présence d'un DVD, qui au delà d'expliquer la démarche présente de large extrait de cet album enregistré dans les conditions du live, permet également de ressentir la pluridisciplinarité. Même les interactions avec les danseuses, notamment sur "Monologue 2010" ont une véritable influence sur le développement de la musique. C'est un des tours de force.
Après le Monologue de Schönberg, l'Ensemble entame une visite de sa fameuse collection de timbres. Au-delà du double sens qui nous ferait devenir philatélistes, ce titre illustre parfaitement son propos et celui du Soundpainting. il souligne également l'amour des mots de Cotinaud. On le remarquera dans le morceau "Farben" et sa collection de phrases à qui l'absence de contexte donne des allures de poésie incongrue.
La musique quant à elle circule toujours entre les musiciens avec une fluidité étourdissante, s'imbrique, se trouve tout de suite. Le résultat jette un pont entre musique contemporaine et musique improvisée. Peut-être un de plus, mais celui-ci est ouvragé et très luxueux. On y revient sans cesse, et le plaisir est toujours intacte.
Remarquable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

12-Garance