On connait déjà le Bill dont nous parle Jérémie Ternoy. On connait même bien Jérémie Ternoy également, puisque depuis quelques années, le pianiste qui joue également dans Magma est de tous les disques de notre cher label Circum, que ce soit au piano ou aux Rhodes dont il illuminait TOC, particulièrement apprécié en ces pages. Mais l'on pourrait citer encore Peaux d'âmes, où il retrouvait son comparse Nicolas Mahieux à la contrebasse, ou encore le très beau Bleu de Thomas Grimmonprez.
Remarquable compositeur, Ternoy nous avait effectivement déjà présenté Bill dans le grand ensemble du collectif Zoone Libre, Vazytouille.
Dans cet orchestre, on trouve d'ailleurs son trio tel quel, où à Nicolas Mahieux s'ajoute le contrebassiste Charles-Albert Duytschaever. Fidèles comparses dont le précédent album, Bloc, sortit chez Zig-Zag Territoires. On avait déjà pu constater dans Vazytouille ou dans TOC l'appétence du pianiste pour les motifs répétitifs, très moderne et gonflé d'électricité, où le clavier texture le propos de saturations subtiles. Écoutons le de nouveau, ce "Bill". Qu'a-t-il à nous dire ? Qui est-il d'ailleurs ? Evans ? Frisell ? Carrothers ? Deraime ? ou un peu tous ceux là auxquels le pianiste demanderait la note ?
Simplement est-ce Bill comme on dirait Joe, quidam inventé dans un univers chatoyant ? Le texte codé, que j'imagine en braille, sur la pochette du disque nous donne peut-être la réponse, mais après tout qu'importe. La version très contemporaine et heurtée de Vazytouille laissait voir un univers en perpétuelle expansion. Dans cette version acoustique la plus classique qu'il soit -piano, contrebasse, batterie-, on retrouve le même propos, exposé sans apprêts mais avec beaucoup de cohésion, où l'archet de la contrebasse fait des miracles.
On pourrait croire, à l'écoute de "Le Sol" qui ouvre l'album, que ce trio est un avatar de l'incontournable EST, mais ce serait une erreur d'inattention. On retrouve certes par moment un propos où les cascades harmoniques du piano viennent galvaniser comme un tourbillon l'énergie du trio, mais cela s'inscrit dans un phénomène plus large, où se mêle des clins d'œil aux musiques écrites occidentales. C'est le cas de "Ligoté", qui s'inspire d'une phrase musicale cristalline de Ligeti. Le trio y exploite un propos contemplatif, qui expose bien le mouvement très ramassé, compact, d'un trio où la relation est plus centrale que triangulaire, ce qui donne beaucoup d'ampleur à chacune des envolées solitaires, et un relief très particulier qui scénarise le propos et offre beaucoup de couleurs à cette musique.
Lorsque le son très boisé et musical de Duytschaever s'entrechoque avec le piano très percussif de Ternoy, on peine parfois à distinguer lequel est lequel dans un flux grossissant mis en relief par le jeu plein de finesse de Mahieux. Parfois, lorsque l'un s'échappe quelque peu de ce coeur palpitant, les distances entre les musiciens s'en trouvent modifier, à l'instar d'un appareil optique qui changerait de focus dans une profondeur de champs très courte. C'est ainsi dans "Dessus", qui est sans nul doute le meilleur morceau de l'album, où chacun des trois musiciens s'offre son propre univers qu'ils mêlent avec beaucoup d'ardeur.
C'est dans ce flou infini et versatile que ce trouve le propos de cet album plein de poésie qu'il faut recommander chaleureusement. Elle est vraiment en pleine forme, cette scène nordiste !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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