Clarinettiste allemand qui n'a à mon goût pas le rayonnement qu'il devrait avoir en France, Theo Jörgensmann est un musicien dont le centre de gravité a toujours balancé entre la musique contemporaine et le jazz.
Particulièrement apprécié en ces pages, je dois reconnaître que devant la profusion de disques, j'avais plus ou moins perdu de vu sa discographie récente. A l'occasion d'une ballade en sérendipité, je suis tombé sur ce disque, Melencolia, enregistré en 2011 avec le violoniste allemand Albrecht Maurer qui nécessite qu'on s'y arrête quelques instants.
Habitué des rencontres avec les voix les plus tapageuses de la scène improvisée européenne, comme les frères Oleś, Jörgensmann a trouvé avec le violoniste, qui a notamment travaillé avec Benoît Delbecq, un comparse fidèle. On retrouve d'ailleurs les deux musiciens sur bon nombres de projets communs, ce Melencolia étant l'occasion de se retrouver en duo.
Pour cette rencontre, les deux musiciens s'inspire le temps d'une suite d'une oeuvre de leur compatriote Albrecht Dürer qui grava sur le cuivre ce Melencolia en 1514. Partition idéale pour la musique improvisée, cette oeuvre renferme des scènes où les symboles mystiques sont légions et où les énigmes se succèdent, laissant place à toutes sortes d'interprétations, de détours, de questionnements et divagations diverses.
Véritable transcription ésotérique appliquée à la musique improvisée, le Melencolia des deux musiciens joue de constants allers-retours stylistiques où la ligne directrice est le timbre. Avec la sonorité à la fois claire et pleine de craquements de Jörgensmann et la granulosité des violons d'Albrecht, il semble presque que l'on perçoit chaque anfractuosité du cuivre originel, et que le relief de cette musique pose de nouvelles questions, à défaut de résoudre les énigmes de Dürer.
Ainsi, "Part 6" où le violon semble nimber la clarinette d'une étrangeté inextricable jusqu'à la contraindre au silence, se lance finalement dans ce qui pourrait être un pas de danse paysanne. Ce soudain revirement change l'espace entre les deux solistes, dans un jeu de masque fascinant.
Avec la sonorité très particulière de sa clarinette en sol, Jörgensmann joue l'osmose avec le violon alto de Maurer, tout en y apportant une touche orientale qui ajoute à la mystique de Melencolia. C'est notamment le cas dans la "Part 2" où l'étrange laisse parfois place à des accélérations soudaines, à des mélodies instables. Il y a, dans ces fulgurances, des couleurs empruntés à la fois à la musique de chambre, auquel viennent s'agréger des musiques traditionnelles ("Part 5"). Le jeu Free de ces deux musiciens est aussi une sorte de joyeuse déconstruction des racines de Melencolia et laisse ça et là des fausses pistes. Il faut se rappler que le Melencolia de Dürer nait dans une période troublée de l'Allemagne, dans cette Guerre des Paysans sur fond de Réforme Luthérienne. C'est toutes ces ambiguités, et ces situations duales qui suintent de la musique de Jörgensmann et de Maurer.
Dans cette musique où la voix vient parfois ajouter à l'énergie, on perçoit toute la cosmogonie païenne que recelle le Melencolia de Dürer. Il suffit de se pencher sur le motif répétitif qui ponctue jusqu'au cri "Melencolia Epilog" pour comprendre qu'il y a dans ce disque comme l'évocation d'un rite messianique dont la finalité serait l'absolue liberté.
Magnifique.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

253-Orage-Finlandais