Parmi les choses qui attachent les passionnés de disques au label Hat-Hut, il n'y a pas que la beauté de l'objet, la photo graphique en Noir & Blanc s'alliant toujours parfaitement à la tranche orange de la pochette en carton. Il y a aussi -et surtout- cette capacité à ressortir des classiques, qu'on attend comme le nouvel épisode d'un très bon feuilleton. Parmi les habitués de ces sorties régulières, le multianchiste Anthony Braxton se pose comme l'un des plus incontournables.
En republiant un album nomenclaturé Eight (+1) Tristano compositions 1989 for Wayne Marsh, le label suisse présente un bien séduisant quintet.
On pourra évidemment regretter qu'il soit amputé de deux morceaux (à l'origine, c'était un 8 (+3) !), mais on se consolera de cette peine en se disant qu'ainsi le disque se recentre ainsi sur son sujet... Quel plaisir de retrouver Braxton au centre d'une base rythmique à la solidité d'airain en compagnie d'Andrew Cyrille à la batterie et de Cecil McBee à la contrebasse ! Quand on y ajoute deux autres comparses, le pianiste Dred Scott, très jeune à l'époque, et le saxophoniste baryton Jon Raskin, fondateur du quartet Rova, on constate que Braxton est au centre d'une gigantesque machine rythmique qui lui permet de suivre sur le fil de l'urgence les cartographies alambiquées de Tristano. Ces cartes, qui étaient déjà en leur temps des points de passage entre le jazz des origines et la musique écrite occidentale font plus que rejoindre les siennes.
Elles se mettent en synergie.
Il suffira de se pencher sur un morceau comme « Lennie's Pennies » où se cache une échappée belle d'Andrew Cyrille, à la fois tonitruante et d'une absolue rigueur, pour se rendre compte du lien ténu qui lie la musique de Tristano et celle de Braxton. Une complexité que transperce une grande acuité. L'intensité d'un jeu droit devant et sans concession. L'alliance avec Raskin est de ce point de vue formidable, faite d'entrechocs pulsatils et d'échauffements mutuels. Une version plus rugueuse que celle d'origine qui alliait les deux élèves de Tristano, Warne Marsh et Lee Konitz. Une version qui s'inscrit cependant dans une mise en perspective de la tradition, à l'instar de ce ce travail formidable que Braxton avait réalisé avec son Charlie Parker Project.
Il y a d'ailleurs un trait d'union sensible entre les deux disques.
A travers cet orchestre où il joue principalement de l'alto, Braxton se pose avant tout en musicologue et en théoricien. Il ne fait pas que rendre un vibrant hommage à deux musiciens particulièrement important à ses yeux ; il raccroche des wagons, inscrit sa propre parole au cœur d'un continuum cohérent et implacable qui dépasse la notion d'école et de style. Wayne Marsh, le brillant élève de Tristano, est l'un des grands inspirateurs de la musique d'Anthony Braxton, ce qui semble évident lorsqu'on réécoute cette détermination, cette rapidité d'exécution, la dureté et la concision des attaques qui est commune.
Vous méconnaissez Warne Marsh ? Voici une playlist spotify !
Lorsqu'on se penche sur "Sax Of A Kind", composition de Marsh (le fameux (+1) de ces huit compositions) on reste impressionné par la sophistication du flot qui anime les deux saxophonistes, entre émotion atonale et sens aigu du contrepoint. On peut parfois être effrayé par le bouillonnement de la musique de Braxton et se trouver étranger à son approche syncrétique. Son attachement sincère à s'inscrire dans une tradition et dans un propos commun est en revanche d'une grande clarté. Radicale, mais sans posture iconoclaste.
Ce disque, comme celui consacré à Charlie Parker, est une remarquable porte d'entrée dans sa musique.
A saisir d'urgence.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

39-Garance