Il est des labels comme des lieux familiers ; arrive un jour où l'on se retourne, persuadé d'être parti la veille, et voilà que des années se sont passées. Lorsque j'ai posé sur ma platine Frelon Rouge, le nouvel album du Cube sorti sur le label Yolk, je me suis aperçu que je n'avais pas chroniqué un nouvel album à la pastille jaune depuis près de trois ans, et le Wavin' de Unit. Une éternité. Voici donc, après une année 2012 vierge et des sorties à l'intérêt contrasté en 2011 que Yolk refait surface avec l'une des formations originelle d'Alban Darche.Le Cube lui aussi a laissé filer les années. Si le trio composé du saxophoniste Alban Darche, du contrebassiste Sébastien Boisseau et du batteur Christophe Lavergne a animé la vie du label chacun de son côté où au sein du Gros Cube, grande formation dirigée par Darche, le trio en tant que tel n'avait pas enregistré ensemble depuis dix ans.
A bien y regarder, on pourrait dire que c'est même la première fois que ces trois là enregistre dans l'intimité, puisque de "Autorité Culinaire" jusqu'à "Le Thé" enregistré en 2003, les trois faces du cubes étaient soutenues par des invités.
Lorsqu'on se plonge dans "La Pornicaise" qui ouvre Frelon Rouge, on constate également une évolution incroyable du vocabulaire des trois instrumentistes. Aux lignes brisées et effilées qui construisaient le propos des albums précédent se subtitue un propos extrèmement souple. Darche semble y danser sur les braises avivées par une polyrythmie en constante évolution. Le propos peut parfois paraître acrimonieux lorsque Sébastien Boisseau, va chercher au plus profond de sa contrebasse, mais il est avant tout d'une extraordinaire fluidité. Son entente avec Christophe Lavergne n'est plus à démontrer... A force d'entendre ce batteur, ici ou dans le remarquable trio de Sylvain Cathala dont on languit la sortie du nouvel album, on se dit qu'il faut être cacochyme et ronchon pour ne pas déceler la grande finesse d'un jeu entier mais très sophistiqué.
Comme le frelon qui est ici rouge, sans doute pour célébrer la chaleur générale de l'album, la musique du Cube vrombit avec beaucoup de grâce. Elle est capable d'attaques soudaines, foudroyantes, comme cette "spirale du phraseur" qui s'accélère imperceptiblement. On avait l'habitude d'entendre Darche dans des musiques de pénombre, et voici que ce Frelon Rouge est un concentré de lumière crue et directe, à l'instar de "La Pascoalaise" qui n'a de cesse de devenir frénétique.
Tout au long de l'album, Le Cube visite une musique extrèmement contemporaine qui aime à insuffler de nombreuses influences sans jamais les plaquer. Il y a une forme de décontraction absolue, qui permet de passer d'influences brésiliennes à des abstractions plus européennes sans sourciller, avec immédiateté. L'écriture de Darche, dont la complexité nourrit elle même cette grande élasticité est à son meilleur ; de citations en clins d'oeil, de fausses routes en direction nouvelles elle va d'un même mouvement, gouailleur et pertinent.
A entendre ce nouveau Cube, on se rend compte qu'on ne s'était pas vraiment quitté. La musique de Yolk a tellement infusé tout le jazz européen de ce nouveau siècle qu'elle est un peu partout. Frelon Rouge nous rappelle simplement, avec une réjouissante force qu'elle a encore beaucoup de choses à nous dire.
Indispensable.

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