Parmi les improvisateurs les plus intéressant et les plus intransigeant que l'on peut rencontrer, le violoncelliste Didier Petit a toujours eu une place à part. A la fois secret et ouvert sur le monde, disert et économe de ses apparitions... Qu'il soit en solitaire, comme avec ses six faces de violoncelle seul ou entouré comme ce fut le cas avec André Minvielle par exemple, ou avec Denis Colin chez nato, chacune de ses prises de parole est un moment d'une rare finesse.
Un évènement.
On avait laissé le violoncelliste à Minneapolis où il avait enregistré Don't Explain, revoici qu'avec Passages, nouvel album enregistré sur le label RogueArt, on le retrouve de nouveau de l'autre côté de l'Atlantique, accompagné cette fois. On connait le jeu de Didier Petit, et la magie qu'il sait tirer de son instrument, ce violoncelle à hauteur d'homme qu'il sait emmener dans des terres inconnues, porté par une voix presque mystique, qui convoque la musique dans ce qu'elle a de plus transcendantal.
Le voyage chez lui est un tropisme ; archet balladeur, improvisation aventureuse, musique de rencontre. Tout le portait à travailler avec Alexandre Pierrepont, ethnologue spécialiste du jazz et auteur d'un livre-référence, Le Champs Jazzistique. Cette rencontre, né d'un voyage commun aux Etats-Unis en 2011, a ouvert ce Passages, conçu comme un "Road-Record" entre Woodstock et Los Angeles, via deux sanctuaires de la musique improvisée, New York et Chicago. Un voyage en double-solitaire ou chaque étape offre de nouvelles rencontres, de nouveaux instantanés, de nouvelles expériences... Et voici l'auditeur, balottés dans ce voyage comme on l'était enfant des récits de voyages extraordinaires ; prêt à toutes les évasions et toutes les découvertes.
En visitant cette Amérique, notre Amérique serions-nous tenter de dire, celle d'Hal Rammel et de Gerard Cleaver, Didier Petit nous raconte plus que le voyage. Il nous dessine une carte ou les musiques improvisées de chaque côté de l'Atlantique, qu'elles soient nourri de la vibration du jazz originel ou des musiques écrites européennes, palpitent du même feu souterrain, celui qui se joue des mers. Celui qui agite la rencontre "Passage" avec le piano de Marilyn Crispell et qui fait songer à l'arrivée de Schönberg à New-York, par son abstraction délicate.
La musique qui anime ces deux hommes est avant tout un jeu, une survivance de ces libertés qui se joue des contraintes. C'est un jeu qui va accompagner cette traversée du continent d'Est en Ouest, ce défrichage du nouveau continent par des voies peu commune, à la rencontre des musiciens de traverse.
Inspiré par l'explorateur Martin Frobisher, symbole du voyageur obstiné hanté par sa géographie propre, Pierrepont a écrit un long poème "Le Jardin des Crânes" qu'on peut lire dans les notes de pochette de ce bel album. Ce texte fait office de boussole ultime, qui guide les musiciens bien qu'on ne l'entende peu ; lu avant l'enregistrement et après que un premier instant de découverte mutuelle des improvisateurs, il infuse le propos de chacun, ouvre des portes, guide la rencontre vers le port suivant en lui donnant une cohérence.
Comme un chemin de fer qui s'insinue dans un paysage de forêt vierge. Parmi les lieux les plus ténébreux de ce parcours se trouvent de délicieuses "Vendanges" en compagnie des polyrythmies d'Hamid Drake et de Michael Zerang.
A chaque étape, une rencontre avec la fine fleur de la scène locale, en duo ou en trio, parfois avec des musiciens que Petit rencontrait pour la première fois... Ce disque en est le témoignage. Chaque ville a son sommet : Chicago lorsque le violoncelle se transmue presque en Kora en se frottant à la flûte enchanteresse de Nicole Mitchell dans le magnifique "Déesse-Allégresse" ou Pierrepont livre une phrase qui dit tout de ce disque "Voilà ce que je cherche de l'autre côté du passage, non pas un autre monde, mais l'accordeur du monde, une source de chaleur...". New York lorsque avec la "Reine Rêve Rouge", Petit rencontre Andrea Parkins dans les dédales électro d'un métro enflammé. Los Angeles avec cette tempête de sable qui agite Larry Ochs et Petit dans le magnifique "Crâne-Sablier"
Il y a plusieurs moyens de conter des voyages. Des snapshots nostalgiques ou des textes précis. Des enregistrements d'ambiances ou des dessins colorés. Le voyage que l'on fait avec Petit et Pierrepont est un peu tout cela à la fois. C'est aussi un témoignage remarquable de la vitalité de cette musique en toute liberté. Comme tous les récits de voyage, on y revient souvent.
Celui-ci mérite de ne jamais être trop loin de l'oreille du mélomane, bien au chaud dans toutes les discothèques.
Indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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