Hélène Labarrière fait partie de ces contrebassistes qui par leur approche quasi-fusionnelle avec leur instrument impulse une musique plein de lyrisme et de puissance qui chercher au plus profond de l'improvisation de nouvelles voies, de nouvelles idées, de nouveaux souffles. A la pointe d'un quartet très égalitaire qu'elle anime depuis plus de cinq ans avec des musiciens qui aiment comme elles porter le fer dans la brèche brulante d'une musique en mouvement, elle propose avec Désordre, son nouvel album un nouveau concentré d'énergie.
On avait laissé le quartet sur Les temps changent, album marquant dont -et je peine à m'expliquer pourquoi- nous n'avions pas parlé ici. Le propos très contemporain, s'enferrant parfois dans le rock le plus acéré était pourtant porté par une équipe galvanisé par une démarche très collective, de celles que l'on aime particulièrement en ces pages...
Il y a dans la musique de Labarrière comme une absolue certitude, non point de l'arrivée, mais du chemin à prendre ; une organisation presque spartiate du chaos qui permet à chacun de donner le meilleur, non pas pour lui meme mais pour le groupe, pour la musique commune qui en retire une remarquable densité.
Du désordre, dit-on naissent les nouveaux mondes. Le désordre créateur, la catastrophe féconde, voici une définition tout à fait juste des musiques improvisée et par essence de la musique de ce quartet.
Dans Les temps changent comme dans ce désordre, la guitare d'Hasse Poulsen, absolument remarquable ici, recèle de trésors chaleureux qu'érodent la batterie de Christophe Marguet. C'est le cas du morceau inaugural "Le pouvoir de Loc'ha", où du maelström inaugural semble naître une sculpture de métal fondu des cymbales du batteur et porté par une ossature de basses solides et pourtant très ajourées. Et dans les deux albums, on retrouve également une reprise d'une chanson de lutte, comme le symbole d'une musique libre et frondeuse qui s'inscrit dans une tradition libertaire assez offensive. Ici, c'est "La chanson de Craonne", symbole de subversion, dont le lyrisme quelque peu désabusé chante dans la contrebasse très boisée de Labarrière.
L'alliance ancienne de Corneloup et de Labarrière, à chercher du côté du Buenaventura Durruti de nato, fait toujours des miracles.  On avait également retrouvé ces deux-ci en trio avec Simon Goubert sur le splendide Noir Lumière qui reste l'un des albums de cette décennie en cours. Comme ce dernier, Désordre bénéficie, sur son label Innacor, du travail sur le son de Jacky Molard qui offre beaucoup de place et beaucoup de grâce à ces musiciens. Mais ici, oxymore pour oxymore, on pourrait qualifier Désordre de sérénité intranquille. Comme s'il y avait beaucoup de méticulosité à préparer un chambardement.
Ainsi, dans le long "In My Room" au pivot de l'album, c'est une ballade presque légère que vient briser Corneloup dans un souffle de feu. on dira jamais assez, alors autant le seriner tout de suite, l'importance de François Corneloup dans le jazz contemporain. Ici en terrain amical, il donne son meilleur, avec une absolue décontraction. Chacun s'élance dans un propos très convergent qui soudain implose dans une énergie libératrice et surtout inéluctable, comme de la lave qui jaillirait d'un précipice. A ce jeu, c'est la guitare de Poulsen, au reflets hendrixiens qui fait office de propulseur, fait d'un acide absolument inflammable. L'auditeur est absolument balayé par une musique en perpétuelle évolution dont la virulence ne nuit aucunement à une grande subtilité.
Désordre est bien rangé : au coeur des meilleures discothèques...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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