Evacuons très vite le cliché qui consiste à évoquer Noir Désir lorsqu'il est question de Serge Teyssot-Gay.
Il ne faudrait jamais réduire un musicien à sa facette la plus célébrée, parce que c'est celle qui en dit la moins sur sa musique. Le Serge Teyssot-Gay qui joue dans Interzone, son duo avec le joueur de oud syrien Khaled AlJaramani est intrinsèquement plus proche de celui qui joue en duo avec Joëlle Léandre, quand bien même il n'est pas question de chercher d'éventuelles césures. Teyssot-Gay conserve en effet en toute occasion ce jeu nerveux, bouillonnant, qui pénètre la masse du silence comme le feraient de petits bouts de verre.
La collaboration avec le grand musicien syrien n'est pas nouvelle et s'enrichit chaque fois de nouvelles voies, de nouveaux idiomes et surtout de nouveaux rythmes.
Entre Orient et Occident, le propos ne se calque sur un énième dialogue un peu factice. Il propose au contraire une forme d'hybridation. Les cordes se croisent sans acrimonie mais avec une volonté de défrichement. Voir ainsi ce justement nommé « Time »  où le Oud joue à trois temps lorsque la guitare joue à quatre.
Entrecroisements, chants collectifs fortuits, frottements devenus complexes, tout concoure à cette Interzone imaginaire où se retrouvent ces deux voyageurs sans cartes mais à la boussole drôlement affutée. C'est ainsi que dans le magnifique « 12644 », les deux musiciens s'amusent à mêler deux pièces de sept temps composées respectivement, le même jour, à Damas et à Mexico... De ce mélange nait un nouveau lieu, celui de cette musique en liberté.
Ici, dans ce troisième jour qui se lève sur leur collaboration –puisque chaque album est un jour, dans ce duo, et ue c'est le troisième album...-, l'aube lumineuse sent la poudre et la Révolution. Celle de Syrie, évidemment.
Les lourds nuages ne demandent qu'à se lever, ils peinent. Est-ce le sujet de cette magnifique « Brume du Matin » où Teyssot-Gay trame, des profondeurs de sa guitare, des reliefs sonores et des déchirures acides sur lesquelles le Oud s'accroche ? On sent le vent qui souffle, qui tente d'imposer une clarté nouvelle jusque dans la voix profonde du syrien. Waiting For Spring... Ce qui pourrait se traduire par les larmes se définit par un mouvement rectiligne et inlassable. A défaut d'être perpétuel.
Un mouvement plutôt qu'une posture, voilà comment on pourrait définir ce troisième disque, ce troisième jour. AlJarami y est splendide de sobriété et de gravité et transcende la période de doute et de drame que traverse son pays.
Waiting For Spring est un récit d'exil. Quand le duo se lance « Sur La Route de Homs » en début d'album, le climat et lourd et étrange. Porté par le jeu tout en retenue du guitariste. Il y a plusieurs sentiment mêlés : l'angoisse de cette tension sous-jacente, une forme de nostalgie, des bouquets d'espoir...
Rien ne semble définitif. C'est de cette instabilité que nait une forme de poésie apte à balayer les frontières. Il y a des périodes de franche excitation, à l'instar de la boucle nerveuse de « Invasion » ou des moments plus noirs tels que « In Between » qui lui fait suite. Il y a surtout un voyage magistral vers l'inconnu par deux musiciens qui aiment à jouer ensemble.
A découvrir absolument.

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