Depuis dix ans, avec discrétion et finesse, la guitariste Mary Halvorson s'est imposée parmi les grands noms de son instrument et de la musique improvisée étasunienne.
Multipliant les disques et les rencontres avec les plus grands, elle mène une carrière fulgurante aux côtés d'Ingrid Laubrock ou de Tom Rainey avec lesquels elle signa Camino Cielo Echo ou Pool School. On la retrouve également en compagnie d'Anthony Braxton, qui a contribué, a l'instar du trompettiste Taylor Ho Bynum, à son essor artistique.
Tout amateur de Braxton a en tête les enregistrements de ces deux musiciens avec le maître, que ce soit en quintet en 2004 ou en grande formation à Victoriaville en 2007. Formidable musicienne toujours à la pointe d'une énergie opiniâtre, drue sans être vindicative, Halvorson aime les textures qui ne craignent pas le silence, qu'elle a exploré dans son trio Crackelknob. Elle tangeante sans difficulté toutes sortes de styles et d'ambiance, s'approchant parfois d'un rock bruitiste tout en restant sur la crête de l'improvisation, favorisant souvent la formule en trio.
A écouter ce Mechanical Malfunction qu'elle partage avec le trompettiste New-Yorkais Peter Evans et l'iconoclaste batteur Weasel Walter, on comprend vite que cette rencontre est idéale pour créer un espace où dialogue et tension s'enchevêtrent gaiement.
Il n'y a a priori aucune raison que les trois musiciens se retrouvent ensemble. Si Evans et Halvorson ont le même environnement, puisque le trompettiste a joué avec Fred Frith ou Evan Parker, la rencontre avec Weasel Walter parait au premier abord plus étonnante. Batteur et leader du groupe de Metal Flying Luttenbachers, Walter a cependant toujours eu une approche très prégnante de l'improvisation qui s'est développé. Avec son jeu très dur, frénétique parfois comme dans "Vektor" et son martellement survolté, il pousse Halvorson dans ses retranchements.
La guitariste, qui semble toujours en contrôle même lorsqu'elle joue avec la plus étendue des techniques, se laisse même envahir par des distorsions libératrices qui ne font qu'acidifier la trompette vibrionnante. Ces accélérations soudaines, ces barrières abattues, laisse entrevoir une liberté où les étiquettes n'ont guère de sens et où seul l'instant compte.
Pour ce deuxième album après Electric Fruit en 2011, toujours sur le beau label Thirsty Ear, le trio va encore plus loin dans sa déconstruction et dans l'énergie brute qui vient caresser une masse bruitiste parfois étourdissante ("Broken Toy").
Il suffira d'écouter le magnifique "Freezing" au centre de l'album pour s'en convaincre. Sur un tapis ronflant d'effets, la trompette fait éclater un timbre étincellant mais cependant versatile. Tout au long de l'album comme dans ce morceau, le jeu très étendu d'Evans est au centres de constructions aussi complexe qu'éphèmère où le jeu virulent de Walter oblige Halvorson a tracer des traits rapides et toujours recommencés, où les ostinato sont aussi des moyens faire déclencher un mécanisme huilé mais altéré où surprise et revirements sont les moteurs du discours commun (le formidable "Malfunction" et son aspect de ressort rouillé, mais aussi l'emballement de Klockwork, deux morceaux signés Evans).
La force de ce trio, c'est son approche très égalitaire où chacun semble prendre sa part de tiraillement sans empiéter sur la parole de l'autre. Le résultat peut parfois ressembler à un douillet chaos ; on s'y sent vite chez soi.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

14-Errance-Remoncourtoise