J'ai longtemps réfléchi à ce que je pouvais bien dire pour cette journée internationale du jazz ; d'abord parce qu'il n'y a pas grand-chose à en dire, et qu'il en est des journées internationales comme des commémorations : un moment arbitraire d'émotion ciblée aussi pertinent qu'un cataplasme à la moutarde sur un disque de Benjamin Biolay. Ensuite parce que je pourrai y faire qu'un copié-collé de cet article, alors pourquoi recommencer ?
Et puis dans les piles de disques qui jonchent mon bureau, parce qu'à un moment où un autre j'ai voulu réécouter tel ou tel, parce que je ne les aient pas encore écouté ou que je m'apprête à en parler, j'ai retrouver un Braxton de 2000, qui semble tout à fait coller à cette journée.
C'est du jazz, et au fond, bien plus que cela.
Parce que le multianchiste de Chicago est depuis longtemps, et pour toujours, une sorte de borne-témoin des évolutions de la musique improvisée. Parce que son œuvre pléthorique dépasse l'époque et s'inscrit dans le long continuum des musiques savantes.
Parce que c'est un géant, simplement.
Four Compositions (GTM) 2000 est un disque important ; bien sur, le lecteur attentif notera que c'est le cas de tous les Braxton, mais celui-ci marque sans doute un cap primordial, celui du XXIème siècle, ou Braxton a assumé de manière peut-être plus directe qu'auparavant son rapport à la musique contemporaine et à l'influence de Stockhausen, tout en continuant son travail d'une grande finesse sur les timbres et en cultivant toujours l'urgence de ses solos.
La charnière du siècle est également pour Braxton l'occasion de réaliser de réguliers retour en arrière, non pas dans une volonté de nostalgie mal placée ou d'auto-célébration, mais bien pour revisiter sa musique et plus globalement le jazz au regard de ses nouvelles directions, parmi lesquelles la Ghost Trance Music (GTM) est la plus prégnante.
C'est à travers la GTM qu'il collabore, depuis plus de 10 ans avec la génération dorée des Halvorson, Bynum, Laubrock ou encore la tromboniste Reut Regev (qui est absolument à suivre, petit aparté), et dont le témoignage le plus fort reste l'enregistrement du 12+1tet, dont on peut également profiter en vidéo.
C'est cette GTM que Braxton expose ici en reprenant la forme classique du quartet, même si lui déroge en multipliant les rejetons de la famille saxophone (soprano, alto, baryton, basse et contrebasse et même le rarissime Mezzo-soprano en fa...), autour d'un piano/contrebasse/batterie. On y retrouve notamment Kevin Uehlinger au piano et au mélodica (!) qui forme avec Braxton un couple étonnant. Ainsi, sur la « composition 243 », au cœur des percussions de Noam Schatz, les deux musiciens travaillent les contours de la masse orchestrale dans une opposition de timbres entre la douceur presque dérisoire du mélodica et la grâce impavide du saxophone contrebasse.
Ce qui est intéressant également, c'est que Braxton livre cet album sur le label Delmark, qui avait hébergé ses premiers disques, et notamment le For Alto décisif.
Delmark, maison de disque historique de la Great Black Music qui permet de mesurer l'évolution d'une de ses voix les plus prépondérantes en quatre morceaux longs qui se laissent le temps de développer une musique entêtante, faite de solo qui s'entremêlent et d'unisons altérés au fil du temps. En témoigne cette « Composition 242 », que Braxton entame à la flûte et qui a cette allure de marche décatie que n'aurait pas reniée un Ayler assagi.
Une marche qui va se déliter, au fur et à mesure que la contrebasse de Keith Witty, puis le piano de Uehlinger vont imposer un nouveau cycle, parallèle à celui de Braxton.
Comme toujours, la musique de Braxton est une sensationnelle occasion de se laisser capter et submerger par une musique ardue mais d'une rare finesse. Le compagnon idéal des journées internationales, en quelque sorte...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Garance