Après avoir été piqué par un vrombissant Frelon Rouge, comme on s'éveille, le label Yolk sort en quelques semaines et après des mois d'absence un second album. Wood revient à ses fondamentaux et à ses membres fondateurs. Après Alban Darche, donc, voici que l'on retrouve deux musiciens remarquables et complices : on ne compte plus les collaborations du multianchiste Matthieu Donarier et du contrebassiste Sébastien Boisseau. Les retrouver dans ce projet avait de quoi faire saliver les amateurs de nos musiques. D'autant plus si ces derniers avaient eu l'heur de découvrir un avant goût de cet album dans Jazz Sur Le Vif, une émission de France Musique en live dont on peut fort heureusement profiter en vidéo...
Une partie de cet album est d'ailleurs tiré de cet enregistrement, ainsi que d'un autre dans le cadre de l'Europa Jazz. Même si l'on n'entend pas le public, il y a dans l'urgence sereine qui se dégage de ce disque très court une présence, un souffle qui dépasse l'entente évidente de Sébastien Boisseau et Matthieu Donarier.
Des expériences de Yolk jusqu'au Baby-Boom de Daniel Humair, la complémentarité des deux solistes n'est plus à prouver. L'ombre du batteur suisse et de son complice Joachim Kuhn plane sur ce disque. Il suffit de se laisser porter par "From Time To Time Free", écrit justement par Kuhn et Humair pour s'en convaincre.
Le jeu chaleureux et clair de Donarier, relayé par le jeu à la fois sec et velouté de Boisseau sert une musique où la puissance s'impose comme une force tranquille et immuable, sans aucune espèce de fioritures mais avec une énergie naturelle, souple et massive. On retrouve dans le duo un goût commun pour les musiques très écrites comme pour les envolées libres, pour les approches chambristes comme pour la recherche de profondeur au coeur des instruments.
Ici, la contrebasse, au même titre que les saxophones et clarinettes mais avec un statut plus centrale sans doute, est souveraine. Dans son sillage dansant, s'évoque beaucoup de figures, de comparses invisibles glané au cours des expériences des soliste et de l'histoire de leur musique. Les arbres, dit-on, sont la mémoire du monde ; dans "Introducing Old Tjikko" qui rend hommage au plu ancien d'entre eux, on entend couler toute une mémoire du jazz. Celle de Kuhn, on l'a dit, mais aussi celle de Lacy et celle de Jenny-Clark, grand absent que Boisseau prend à bras le corps dans des prises de paroles magnifiques de clarté et de justesse.
Donarier est le compagnon idéal de bien des contrebassistes, on a notamment pu le constater dans le récent Sound Architect de Kerecki. Dans le remarquable "Yggdrasil", qui est certainement le morceau le plus accompli de l'album, le son du ténor est comme une tempête qui s'annonce et fait s'agiter la contrebasse.
Bien sur, Wood est un hommage charnel au bois. Celui des anches de Donarier, qui claquent à l'unisson des cordes sur un "Jugglernaut", forme de clin d'oeil à cette musique, la force et l'agilité. Celui de la contrebasse vivante de Boisseau, qui chante, ploie, frappe, ruisselle au coeur de "Mar Y Sal Nights". Mais plus largement, ce disque remarquable, noueux et intangible comme le bois, est un disque qui évoque l'âme des instruments, leur vie passée d'arbre qui s'insuffle dans cette musique.
Il ne s'agit pas seulement de l'intimité de deux musiciens qui se dévoile au plus cru, c'est de l'intimité même des instruments dont il est question. Une intimité qui est comme ce rondin de bois disposé au fond de la "boîte" que représente le disque : à la fois rugueuse et veloutée, d'apparence plane et pourtant pleine de heurts, mais surtout absolument brute malgré la noblesse de ses essences.
Il n'y a pas à chercher bien loin pour tomber amoureux de ce disque addictif.
Le bonheur est au coin du bois.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Finlande