Il y a quelques mois, nous évoquions en ces pages l'initiative de quelques acteurs courageux du jazz parisien, en réaction à une algarade entre l'un deux et un programmateur d'une salle privée bien connu des amateurs de jazz.
Cela s'appelait la révolution de jazzmin, en hommage aux mouvements spontanés nés de la rue dans les capitales du monde arabe. La presse, à quelques mois des Présidentielles, entre deux non-évènements sur-traités en avait fait quelques échos, quelques tribunes bien senties avaient électrisé le landerneau, et chacun en était retourné cultivé son jardin, la rue des lombards restait rue des lombards et le grand-public aux concerts de Melody Gardot.
Ainsi va, hélas, l'époque, et sans un travail de terrain, là où sont les gens, sur les territoires, dans les actions de prescriptions, dans les lieux de culture ou de vie, il n'y a pas de salut. On ne demande pas au marchand de lentilles de vous aider à vendre de l'orge, fut-il malté.
C'est ce qui m'avait fait dire qu'il fallait épouser la cause des collectifs de province qui font vivre la musique dans leur lieux de vie dans une démarche pluridisciplinaire : Les Vibrants Défricheurs ici à Rouen, Musique en Friche à Clermont, Yolk à Nantes, Tricollectif à Orléans, Imuzzic, Arfi ou Grolektif à Lyon...
Circum à Lille.
Circum est certainement la structure la plus en pointe, et dont l'un des plus éminent membre, le guitariste Olivier Benoit, vient d'être nommé à la tête de l'Orchestre National de Jazz. Surement pas pour cette raison. Plus certainement pour son talent et sa voix si nouvelle, passionnante et rafraichissante. Elle se suffit à elle-même.
Mais c'est un beau symbole des directions à prendre. Celles que prennent, de plus en plus de jeunes musiciens qui ont eu l'habitude de l'économie de la débrouille (voir l'Interview de Sylvain Choinier des Vibrants) et qui ont tourné le dos depuis longtemps aux marchands de lentilles.
Des marchands de lentilles qui viennent de plus en plus les chercher d'eux même, ces agitateurs de province ; et oui, diantre.Ils font du public et faut bien vendre des bières...
Mais revenons à nos combats.
J'avais à l'époque, émis quelques doutes quant à la pérénité et à l'efficacité du combat mené par les jazzmin, pas dans sa justesse, qui est la parole des musiciens qui la soutenait, mais dans son efficacité. En tant qu'observateur de la chose culturelle et surtout en tant que vieux briscard de l'action politique, j'avais craint la stérilité de présenter un rapport, dans une Cinquième République où l'on sait qu'il ressemble à un enterrement de première classe, qui plus est en période électorale. Il me semblait que l'interrogation directe des candidats à se positionner était plus efficace.
La suite, tristement évidente, m'a donné raison.
Si tant est qu'on aie un peu de culture politique, on sait comment ce genre de choses se termine : les plus investi se sentent dépossédés, une rancoeur nait. Continuons le parallèle avec les révoltes de jasmin ; la raideur remplace l'espoir. Le sectarisme cache peu à peu la lumière de l'action collective. Il faut alors continuer l'action collective pour ne pas y tomber.
Un poème d'Aragon, l'un de mes favoris dit : "Quand les blés sont sous la grêle / Fou qui fait le délicat / Fou qui songe à ses querelles / Au coeur du commun combat" et plus loin : "Un rebelle est un rebelle /Deux sanglots font un seul glas / Et quand vient l'aube cruelle / Passent de vie à trépas / Celui qui croyait au ciel / Celui qui n'y croyait pas / Répétant le nom de celle / Qu'aucun des deux ne trompa".
C'est tout notre enjeu collectif.
Aujourd'hui, la situation de la culture en France est difficile. Catastrophique diront certains, car les logiques comptables ont remplacé les logiques artistiques. Il ne s'agit donc pas de se tromper d'ennemi, au risque de brouiller le discours.
Je n'ai jamais voulu entrer dans les guerres picrocholines du jazz, car ce me semble être un débat d'arrière-garde qui ne représente rien pour le public et qui brouille l'image des musiciens. Et puis, nous avons tous, collectivement, tellement mieux à faire. De la musique, ou des trucs pour en causer. Des journaux, des sites internet, qu'importe.
Agir.
Il y a de la musique. Certaines sont de telle ou telle tradition, il y a des musiciens marqués par le jazz ricain, d'autres par les traditions orales ou improvisationnelles européennes, d'autres par des milliers d'autres choses en la plupart par un peu tout cela. C'est ce qui fait la richesse de nos musiques et le plaisir de les découvrir.
C'est aussi la clé de la musique du XXIème Siècle : Mingus ET Meshuggah, Coltrane ET Ligeti, Ayler ET Aphex Twin, Braxton ET Stockhausen, Parker ET Bartok... Sinon, on est condamné à donner raison à Simon Reynolds (et plutôt crever).
La nomination d'Olivier Benoit est questionnée assez violemment ces derniers jours par d'autres musiciens, au prétexte que ce ne serait pas du jazz.
Le fameux Cépadujase.
L'antienne, qui ne me semble aussi vieille que l'institution ONJ elle-même -voir plus vieille que le jazz, retrouverons nous des inscriptions réfractaires à l'évolution du drumming sur silex au mésolithique ?-,  est fatigante.
Feldspath, le dernier album d'Olivier Benoit que j'ai eu la chance de chroniquer pour Citizen Jazz est l'un des meilleurs de l'année. Et chacun devrait se réjouir que les activistes de province, loin des cabarets parisiens, réussissent à faire vivre des orchestre de 32 musiciens (32 !).
Elle est sans doute là, l'exception culturelle, dans cette tradition de Panassié à dénigrer tout ce qui va plus loin que soi-même. A regarder le plat de lentille des autres. C'est attristant, car c'est ensemble qu'on fera avancer les choses.
"La liberté est l'expression française de l'unité de l'être humain, de la conscience générique et du rapport social et humain de l'homme avec l'homme" dit Marx dans la Sainte Famille.
Il serait temps que la Sainte Famille du Jazz Français s'en inspire.

De la musique...

 

15-Duboc-Coursil