A côtés des récents évènements parisiens et l'odeur pestinentielles de nos rues ou les fafs paradent, les querelles de salons entre musiciens, les discussions sur l'art, son devenir, son chemin semblent bien véniels.
Mais comme toute choses est politique et que c'est d'un contexte global qu'on peut analyser précisément les rapports de force, ce n'est finalement pas si anodin que cela...
Nous sommes entrés depuis près de 40 ans dans une guerre économique qui ne dit pas son nom. Elle a pour conséquence une lente insinuation des rapports marchands partout. Voilà pour les portes ouvertes ; passons désormais aux points concrets. De verrous en verrous, de loquets en loquets, toutes la société est devenue une grande machine huilée à la compétitivité, jaugée à la réussite, au nombre, à la moyenne.
On ne juge plus quelque chose sur sa beauté formelle, sur ce qu'elle apporte de nouveau ou de syncrétique, sur sa valeur esthétique pure, mais sur son plébiscite public. C'est le fruit combiné de la dictature du profit immédiat par la consommation et d'une petite musique qui a décidé, avec l'aide de force philosophes médiatiques, de la fin de l'Histoire. C'est ce processus qui a transformé l'Industrie de la balle dans le pied, nonobstant ses erreurs, en machine à recycler la même tambouille généralisée.
C'est aussi ce processus qui nie toute idée de progrès autre que des babioles manufacturées et qui a remplacé la curiosité par la moquerie. Le rire incrédule, le gras brocard devant l'altérité ou la complexité est d'abord la preuve d'une incompréhension. Elle a d'abord deux causes : le manque d'éducation aux sentiments -et ça on peut y remédier par la médiation- et le rebuts de la difficulté, de la catastrophe, de l'aspérité. Si les créateurs ne sont pas unis -on y revient- ce ne sera que pire.
Hélas.
Hélas, il y a un vent très malsain, un climat de Restauration qui plane en France dans l'air de la "Serious Music" comme disent avec beaucoup de justesse les anglo-saxons. Ce terme est d'ailleurs la meilleure façon, au final, d'éviter les étiquettes.
Cela avait commencé il y a trois ans avec la Fronde d'un quarteron de musiciens contemporains qui hurlaient à la trahison lorsque Magic Malik fut sélectionné pour la Villa Médicis.
Cela a continué avec un débat lamentable de tenants du jazz pur, que l'on croyait rangé dans des clubs pour encravatés aux chaussures à contre-temps où le shaker fait ligne de basse. Voilà désormais que cela gagne une frange d'un jazz estampillé contemporain qui arc-boutent sur un îlot de plus en plus congru. Preuve supplémentaire que l'Histoire est toujours en marche, c'est une évidence.
Il n'y a pas d'avant-garde sans gardes, sans doute. Mais la contestation la nomination à la tête de l'orchestre national d'un musicien qui a le tort de ne pas être du cénacle parisien et de penser que le jazz est une artère qui se bouche si le sang y caille est un coup contre son camp.
Ca fera peut être chier ceux qui s'entendront dire ça, mais les bonnes âmes qui traitaient la musique de Schoënberg de "Entartete Musik" (dégénérée) se croyait aussi être légitime car arrivée aux limites esthétiques infrachissables...
N'y revenons pas.
Cela continue aujourd'hui avec la "polémique" entre musiciens contemporains sur l'atonalité épouse avec une précision assez troublante -où justement qui témoigne d'un temps politique- celle qui oppose les vieilles écoles de la musique improvisée et qui a dépassé largement les questions de personnalité. Aux États-Unis, un grand maître comme Anthony Braxton (j'attends le premier qui vient me dire cépadujase...) continue à créer, en dehors du marché. Il est même professeur d'Université. Tiens, voilà un des ses cours... Fait-il trembler l'entertainment ? Pique-t-il des sous à Wynton Marsalis ? Si ça ne pose pas de problème dans le berceau du jazz, ça ne devrait pas poser de problèmes dans celui du poujadisme chafouin, non ?
Quel est le fond de ce débat ?
Je l'ai déjà dit, ce nne sont pas les querelles esthétiques qui ne sont qu'un prétexte. Le reste n'est qu'une question de fric et de reluquage sur l'assiette du voisin. Après tout, il y a toujours eu des musiciens pour faire de la musique bourgeoise, et toujours eu un public pour cela.
Grand bien leur fasse, ils ne devraient donc pas s'inquiéter et ont le soutien bienveillant des investisseurs privés.
Sinon, il y aura toujours des Céline et des Mazeline. Il y aura toujours des Zappa et des Bee Gees. Il y aura toujours des Parker et des Miller. Quand Satie écrit : "J'expliquais à Debussy le besoin pour nous, Français, de nous dégager de l'aventure Wagner (...) Je n'étais en aucun cas anti-wagnérien, mais nous devions avoir une musique à nous – sans choucroute, si possible.", il ne dit pas autre chose : plaire au public, le caresser dans le sens du poil, c'est très bien, et il en faut sans doute. Mais ça ne définit rien. Ça ne marque rien. Ça passe aussi vite que le vent. 
Reprendre une grammaire déjà posé, sans la faire évoluer... Ca reste un exercice.
Il peut être plaisant. L'eau tiède est un biotope rassurant et confortable. Mais est-ce que le confort est ce vers quoi l'art doit tendre ?
Vous avez quatre heures...
L'obsolescence programmée peut être un choix de vie ; c'est celui qu'on nous impose comme modèle de société. Est-ce que l'art doit être le reflet de la société ou doit il la bousculer ?
Vous avez quatre heures supplémentaires. Ça ira ?
A ces questions, la réponse est laconique. L'art est révolutionnaire ou n'est pas : Merci Jean-Louis Barrault. Il faut absolument que tous ensemble, nous décorrélions la création artistique qui fait avancer les choses des marchands de soupe. C'est à dire de bien différencier ce qui est de l'ordre du profit et de l'ordre de la création. Rendre la recherche indépendante du profit, c'est lutter contre le capitalisme.
Ridicule de l'appliquer à ce débat ?
Réfléchissons-y. La musique est séculière non ? Elle n'est Pas un machin éthéré au dessus du monde, n'est-ce pas ?
Alors, la réponse est assez simple ; il faut lutter pied à pied contre le travail de sape capitaliste qui réduit toute forme non-commerciale à l'inutilité. Il faut combattre ce qui empuanti l'air en ce moment et qui ressemble à un refus du progrès et de l'évolution, comme on ne essaye de se sauver soi-même en coulant les autres. Les dinosaures en sont morts. Tous. Pis, poser la question de la légitimité par le respect strict d'une règle prétenduement immuable, se vouloir "plus proche du public", quand bien même on se considère comme l'héritier d'un courant libertaire et/ou iconoclaste, c'est servir le taylorisme de la culture ; les majors, entre autre.
Si on se massacre entre nous, ce sera ça de moins à faire.
Remercions le saxophoniste François Corneloup qui a le mieux résumé la question : "La pensée du XXIe ne procède plus par élimination. Elle fonctionne par confrontation, complémentarité, par comparaison plutôt que par hiérarchisation. Les scientifiques sont bien plus en avance que les artistes sur cette façon de voir les choses, actuellement... Et avec des résultats tangibles. On ne peut plus dire "il n'existe que ce que je connais et ce que j'aime et ce qui est le mieux". Ou bien, on risque l'obscurantisme."
La question n'est pas bêtement musicale : c'est celle de l'immédiateté contre le long terme, celle du conservatisme (dé)complexé contre le progressisme détendu. petits entrepreneurs qui vomissent l'etat mais qui attendent tout de lui contre bâtisseurs associatifs de terrain qui essayent de bâtir un lien territorial et prescriptif avec le public.
Ca dépasse donc largement les querelles de salon...

 

Et une photo qui n'a strictement rien à voir (sauf avec le titre...)

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