Il y a des noms comme ça qu'on trouve partout, et qu'on oublie un peu si tant est qu'on soit distrait. Les trombonistes sont souvent dans ce triste cas de figure. Pièces maîtresses des grands orchestres, leurs timbres si proche de la voix, leur capacité à dynamiter une phrase musicale reste souvent assis de guingois sur les strapontins.Pourtant, sur la scène actuelle, de Blaser à Llado, de Hogisto à Fourneyron (qu'on va avoir plaisir à retrouver dans l'ONJ de Benoit), de Regev à Kornazov, le pupitre est riche, virtuose et plein de surprises.
Et ce n'est pas parce que ces pages ont fait sacerdoce de défendre les trombonistes jusqu'au dernier que quiconque pourra dire le contraire !
On avait laissé Gueorgui Kornazov il y a quatre ans avec Viara, enregistré pour le label BMC. Pas vraiment laissé en revanche en tant que sideman, d'ailleurs, puisque des Danzas de Machado en passant par le dernier Olivier Le Goas, le style du tromboniste bulgare, à la fois lyrique et caressant, mais aussi profond et plein de rupture a séduit les auditeurs comme ses comparses musiciens.
Le nouvel album, autoproduit par le tromboniste, est une suite en douze parties qui reprend les mêmes musiciens que pour Viara, avec sa base rythmique solide composé de l'élégant Karl Jannuska et du très rond contrebassiste Marc Buronfosse.
Simplement,le quintet est devenu sextet, avec l'arrivée du vieux complice Geoffroy Tamisier qui rajoute un spectre supplémentaire à l'orchestre et lui permet de donner au propos de Kornazov des reflets fugaces de fanfare des Balkans dans cet enregistrement Live. Voir le très nostalgique quatrième mouvement, où le soprano d'Emile Parisien égraine une mélodie pleine de spleen avant d'être réveillé par le growl remarquable du tromboniste à l'orée du cinquième mouvement.
Avec Viara, il était question d'espoir. Avec Sila, il est question de lutte. Le mot (сила) veut dire Force, et l'un ne peut aller sans l'autre dans une certaine esthétique de combat qui a toujours donné des ailes au contrebassiste. Dans le Septième mouvement, Buronfosse et Kornazov devise tranquillement, comme un temps apaisé, avant d'être rejoint par les deux autres soufflants.
On pense souvent à du Texier, avec qui Kornazov a longtemps joué, par la simplicité de la mélodie et la clarté du propos. Dans ce morceau, la guitare très atmosphérique de Manu Codjia accompagne le mouvement conquérant d'un tromboniste pugnace. C'est dans le huitième mouvement, le plus long de l'album, que l'orchestre trouve sa quintessence ; le sax de Parisien entre en collision avec Codjia, porté au fer par une batterie devenue soudain hargneuse.
De ce chaos inaugural, l'orchestre rebâtira une nouvelle unité, musculeuse et pleine de groove qui incarne à merveille Le propos. Les ruptures soudaines de Codjia montre avant tout que l'orchestre est en perpétuelle équilibre entre les soufflants et un trio contrebasse/guitare/batterie qui peut à tout moment dégainer son "power". Elle est peut être là, la force, dans son acception la plus physique "l'interaction entre deux objets ou systèmes, une action mécanique capable d'imposer une accélération, ce qui induit une modification du vecteur vitesse".
Et ça, vous ne risquez pas que ce soit moi qui le dise, c'est Wikipedia.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

07-Building