S'il y avait une cartographie à faire du jazz créatif mondial en ces temps où les frontières s'abolissent, la flûtiste américaine Nicole Mitchell serait certainement une boussole. Le genre d'objet qui garde son cap quelques soient les directions. Le contraire d'une girouette, donc.Rassurons ici les nationalistes rancis de toutes obédiences et de tous les coups de menton, bien que nous ayons plutôt envie en ce moment de les voir le plus loin possible, les frontières s'abolissent dans la musique créative. C'est sans doute pour cette raison d'ailleurs qu'elle ne soit plus qu'un menu fretin dans un coin de ministère.
Mais revenons à Nicole.
La flûtiste est née à New York, puis a vécu en Californie, avant de s'installer à Chicago à 23 ans. Elle a donc écumé toutes les places fortes du jazz outre Atlantique avant de se poser dans son royaume, écrire sur la musique tout en jouant et devenir présidente de l'AACM, puis de retourner en Californie depuis quelques années.
La carte du jazz américain se dessine sous ses pas.
Regarder la bio de Mitchell, c'est plonger dans l'infini : 12+1tet de Braxton, Joëlle Léandre, Steve Coleman pour son complexe Lingua Franca, Hamid Drake au sein de son fantastique Black Earth Ensemble qui est sans doute l'une des formations les plus excitante du moment, amalgamant toutes les racines de la Great Black Music... La liste serait trop longue.
Habituée du prestigieux label Delmark -qui produisit notamment le mythique For Alto de Braxton-, Mitchell propose avec Aquarius son quatrième album pour ce label avec un nouveau quartet sur lequel il est indispensable que nous nous arrêtions.
Le Crystal Quartet porte le nom de son timbre, forcément cristallin. A la flûte au timbre velouté et aux attaques très douces, la marque de fabrique de Mitchell, s'allie le vibraphoniste Jason Adasiewicz que l'on avait notamment pu voir avec la paire rythmique chicagoanne Roebke/Rosaly au sein du quartet RollDown. On retrouve d'ailleurs ici le batteur Frank Rosaly, l'une des figure montante de cette scène.
L'échange entre Mitchell et ses musiciens se situe dans un équilibre constant entre un jazz séculaire et un jazz séculier, avec un hommage appuyé à tout ce qui a fait le son de Chicago ("Fred Anderson", avec la voix du mari de Nicole Mitchell, Calvin Gantt).
Mais Aquarius ne se limite pas à cette seule ville. Comme la flûtiste, il est avant tout globe-trotter. Intrinsèquement, Aquarius est une oeuvre autobiographique, qui parle des racines et du futur.
Il est tentant de mettre en avant la relation entre Mitchell et Adasiewicz dans ce quartet, et c'est bien sur l'axe privilégié... Mais que dire de la base rythmique, qui est un moteur perpétuel ! Joshua Abrams joue avec autorité d'un son dru et sec ("Adaptability") qui offre toute liberté à ses comparses. Quand à
Rosaly, il aime à jouer des cymbales comme autant de fausses pistes lancées dans un drumming impeccable.
Evidemment, Dès "Aquablue" qui ouvre l'album, on songe immédiatement, flûte et vibraphone à l'attelage Dolphy/Hutcherson de Out To Lunch... Mais ce serait très réducteur de le réduire à cela.
Parce que par exemple, à l'écoute de "Aquarius", l'archet du formidable contrebassiste Joshua Abrams plonge le quartet dans l'infiniment petit, là où l'invisible dispose d'incroyables latitudes. Sur l'archet, le vibraphone s'enroule, construit des chemins fugaces sur lesquels le growl soyeux de la flûte se faufile.
Ce ne sont plus des cristaux, ce sont des quarks.
Des bosons, va savoir !
Un disque important.

Et une photo qui n'a strictement rient à voir...

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