Il y a les carnets de voyage que l'on écrit avant de partir, avec la force de l'imagination et du désir. Et puis il y a les relevés topographiques, les instantanés, les retours d'expériences. Un vrai voyage réussi, c'est celui qui arrive à créer une forme de stéréophonie entre les deux, une transformation de la chimère en réalité.
C'est tout le sujet de Viracochas, le disque que le remarquable clarinettiste Jean-Marc Foltz propose sur le label Vision Fugitive, qui nous réserve décidément une surprise à chaque sortie. Viracochas, c'est un nom tiré du dieu inca de la foudre et de la tempête, et cette musique, Foltz l'a écrite avant un long voyage en Amérique du sud, région du monde dont il est épris.
D'abord pensé en trio, c'est en quartet que nos est présenté cet album qui laisse une large part aux éléments et qui surtout fait la synthèse entre le désir et le voyage, entre l'Abstrait et le Concret, entre le fantasme et le souvenir.
Mon camarade Pierre Lemarchand, dont je ne saurai que trop vous conseiller l'écoute de son émission Jazz à Part, faisait un parallèle avec la suite africaine de Texier/Romano/Sclavis. Il y a de cela en effet. Viracochas est la bande son fantasmée d'un voyage, qui prendrait naissance dans la littérature et la fascination. C'est patent dès "Kalasasaya (le soleil)" qui ouvre l'album dans un dialogue entre la contrebasse profonde et le frolement de métal de la batterie.
Cette maturation entre le fantasme et le voyage, elle est incarné par le guitariste Philippe Mouratoglou. Celui-ci vient apporter une lame supplémentaire à ce bel assemblage de timbres et d'éléments où l'on retrouve le contrebassiste Sébastien Boisseau et le batteur Christophe Marguet, plus coloriste que jamais. En écoutant Boisseau et Marguet, on ne peut que songer à leur propre univers, tant il  s'intègre à merveille dans la vision du voyage. On se souvient du magnifique Woods que Boisseau partageait avec les clarinettes de Matthieu Donarier. On retrouve la même approche charnelle dans la lente progression de "Aguilas", illuminé par un Marguet que l'on sent très impliqué dans cette musique claire-obscure, où sa batterie est la lumière nécessaire pour ombrer les profondeurs des autres musiciens.
Quant au guitariste, il est ce vecteur de réalité qui vient relier l'Air et la Terre dans un morceau comme "Machu Pichu (des mémoires)" quand en quelque secs accords il fait dialoguer les cymbales toujours caressées de Marguet et le son boisé de la contrebasse. Il y a beaucoup de silence dans Viracochas, mais ces temps faibles sont des moments contemplatifs qui cachent dans chacun de leur interstice des paysages luxuriant et chaleureux, réchauffé par cette formidable clarinette basse.
On avait laissé Foltz au sein du Sunday Morning de Carrothers jouer dans les limbes éthérées de la liturgie américaine. On le retrouve ici dans un rôle plus terrestre, paradoxalement proche de ce qu'il proposait dans To The Moon. Sa clarinette charrie des pierres, et celles-ci sont bien souvent très précieuses, comme dans cet échange avec Mouratoglou sur "Epilogue". Mais c'est avec "Puma", au coeur de l'album qu'il offre un joyau digne du trésor d'Altahualpa. Dans un solo où chaque souffle est un sillon, on trouve parfois à Foltz une certaine fraternité avec les gravures de Theo Jörgensmann.
Voyager avec Foltz est décidément un grand plaisir...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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