Fruit de la rencontre de musiciens suisse et de musiciens portugais autour d'un jeune label helvète prometteur, Wide Ear Records, Big Bold Back Bone (BBBB) est un quartet dirigé par le trompettiste Marco Von Orelli, que l'on avait pu repérer au sein du Root Down de Tommy Meier, et surtout à la tête d'un sextet qui a publié un album chez Hat-Hut en 2012.
Musicien de l'instant, Von Orelli aime l'urgence et la chaleur. A ses côtés, on retrouve son compatriote Sheldon Suter qui partageait déjà avec lui le bien nommé Musique Brute où l'on retrouvait également Co Streiff dans un exercice assez proche de celui qui nous concerne aujourd'hui.
Les techniques étendues du trompettiste, souvent sur le fil du simple souffle, trouvent avec son batteur un percussionniste sensible, très organique. Suter sait accompagner l'improvisation vers des plages de calme comme dans des brisures soudaines et nerveuses sans cependant renverser la table.
Parfois, au fil de l'album, on songe à Kaze par cette urgence pleine de raffinement où la trompette est un pivot fragile ("Nice Drive", qui ouvre l'album). Dans un morceau comme "Outdrops Boat", son jeu très métallique borde une vaste masse sonore pleine de chimères et d'échos lointains. Cet espace d'apparence infini est le terrain de jeu de BBBB.
C'est cette impression d'espace qui définit Cloud Clues, le premier album de BBBB. Il permet de découvrir une musique sèche, nerveuse et percluse d'électricité où la trompette de Von Orelli est travaillée en son coeur par la guitare omniprésente de Luis Lopes, qui s'affirme d'albums en albums comme l'un des guitaristes actuels préféré de ces pages. Que ce soit au sein de son Humanization 4tet ou dans le remarquable Lisbon Berlin Trio, l'approche à la fois pleine de souffle et de tension, proche de la rythmique et très bruitiste du guitariste assèche au possible le propos de ses comparses.
Il suffit de se plonger ici au coeur de l'incendiaire "Shoeshine" pour s'en rendre compte ; le jeu d'embouchure du trompettiste est giflé par de grands riffs monochromes de guitare, comme une nuit qui se crèverait pour laisser paraître une lumière éclatante, brute et cireuse. Le jeu de Lopes est acrimonieux, rageur parfois, mais il n'a pas la virulence que l'on avait pu rencontrer dans son dernier live.
La présence de Travassos, architecte du son qui contribue également (on a jamais assez de talent) à l'identité graphique de Clean Feed Records y contribue grandement. Ce dernier a également joué de son électronique fébrile aux côtés de Rodrigo Amado ou Heddy Boubaker. C'est lui qui, en travaillant le son de ses comparses en direct, en jouant avec la répétition des timbres et leur extension irréelle, crée cette impression nébuleuse, cotonneuse et sépulcrale que l'on retrouve dans un morceau comme "Horizon Flicker", qui clôt l'album. Le titre de l'album et sa pochette céleste laissent d'ailleurs un doute dans cette nuit aux lumières hésitantes ; est il question de nuages ou de brouillage ?
Un peu des deux, manifestement. Tout est l'oeuvre de Travassos, qui explore avec bonheur cette musique de nuit.
Dans le central "Subsoil Sound" qui permet de croiser les éclats de la trompette et les griffures méthodiques de la guitare, le sculpteur de son s'empare d'un claquement d'embouchure pour en faire le cri répété d'un oiseau. On se téléporte alors dans un monde inquiétant, infectieux et touffu où une trompette nerveuse semble sortir d'une clairière pour se jeter dans un flot d'électricité qui semble gonfler à mesure que le morceau avance. Cloud Clues est un album tourmenté, balayé par le vent créatif qui traverse depuis plusieurs années le jazz européen, pas si éloigné des improvisations nébuleuses de Christoph Erb au sein de Veto Records. Il nous accompagne avec agilité sur le fil ténu entre rêve et cauchemar dans les ténèbres tumultueuses de l'improvisation.
C'est peu dire qu'on aime à s'y perdre..

134-Vikajarvi