Sorti sur le label Carton qui renoue avec ses EP de kraft vétus, Acapulco du guitariste Julien Desprez se présente comme une de ses ultimes pièces de puzzle dont on ne savait que faire et qui forme d'un seul coup un tout éclarant. Depuis quelques sorties, Carton favorisait des disques plus longs et plus classique dans leur forme, servant les projets des musiciens proche du label, et où l'on retrouvait d'ailleurs le guitariste au sein d'Irène.
On est heureux de retrouver ces petites bombes à fragmentation de quelques minutes qui ne font de concessions à rien. Acapulco est de celles-là, garni de bruit et de fureur.
Depuis plusieurs années, Desprez s'impose dans l'hexagone comme l'un de ces guitaristes farouches et implacables qui domestique le bruit comme on le ferait d'un cheval fougueux ; au corps à corps, dans un duel physique, fiévreux, presque inquiétant.
Membre du collectif Coax, on retrouve ses cordes rauques et pénétrantes au sein de Radiation 10. On l'a vu également se jeter à corps perdu dans l'énergie débordante de DDJ en compagnie du batteur Yann Joussein. On a carressé avec lui les volutes de bruit blanc dans le trio Q où il croisait la bassiste Fanny Lasfargues.
Elle est là cette pièce de puzzle, petit chaînon manquant qui vient compléter une approche collective de l'individualité ; il est fortement conseillé d'écouter ce petit album après avoir écouté le solo de Lasfargues et celui de Joussein. On y découvrira une vision du monde commune, certes inquiétante mais luxuriante, pleine de fureur mais en constante mutation. On écrit souvent qu'un groupe n'est pas une somme d'individualités, mais lorsque ces individualités sont si proches, on touche à une forme de symbiose qui frôle l'indivision sous l'égide de l'électricité.
Les trois titres d'Acapulco, à l'épicentre de ces déflagrations permet d'entrer de plein fouet dans l'univers de Julien Desprez et de sa guitare préparée. C'est après tour normal, ils ne font qu'un. Plus qu'un prolongement de bras, c'est un ventre. Un coeur palpitant, métronomé par une électricité qui n'a rien d'alternative. Il suffit pour s'en convaincre "Bow", et ces décharges versatiles qui semblent s'insinuer dans votre corps pour se brancher à même vos nerfs et hacker le système nerveux central. l'arc n'est pas seulement celui qui fait grincer les cordes. C'est l'arc électrique, dangereux et inextinguible.
On songe au Serendipity d'Olivier Benoit en plus dru. Comme Otomo Yoshihide avec qui il partage beaucoup, Desprez met en scène une dramaturgie du bruit qui confine aux déambulations fantomatiques dans "9Q".
Le choix d'Acapulco comme camp de base de l'excursion en terre bruitiste de la guitare de Julien Desprez n'a rien de fortuit. Comme l'Anse-à-touriste du Mexique, le disque est une construction moderne dont la solidité intrinsèque peut être mise à mal par les tremblements de Terre et les typhons. Comme la plage idyllique pour revues glacées, la quiétude estivale peut se transformer en un instant en chaleur malsaine et étouffante.
Maillot de bain indispensable, matière conductrice requise.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

44-Les-Soviet-et-l'electric