Le pianiste Benoit Delbecq a toujours trouvé en trio la matière nécessaire à développer un jeu sensible, à la fois raffiné et élémentaire, au sens où tous les éléments sont convoqués, comme l'ensemble des sens. Voici le moteur de de ce nouveau trio Fourth Landscape qu'il propose en compagnie de Samuel Blaser et du batteur Gerry Hemingway. Un exercice sensible où se rencontre musique écrite et musique improvisée de trois musiciens à l'approche esthétique assez voisine, notamment ce goût pour la distance entre les instruments.
Le titre de l'album, qui évoque des paysages, prend naissance dans une suite de trois morceaux écrit par Hemingway au centre de l'album. Elle convoque les trois dimensions de grands espaces à peine troublé par quelques interférences. Des interférences qui rehaussent ce paysage insouciant, comme autant de sculptures diaphanes pleines de poésie ; des ridules qui viennent troubler l'eau paisible qu'offre la pochette.
L'ostinato de cordes étouffées qui encadre le premier mouvement est un écrin idéal pour le trombone. Le jeu est dru et compact, terrien, presque enivrant. Il laisse place pour la seconde partie à un échange aérien dont l'équilibre d'apparence précaire malgré sa solidité est une feuille ballottée par la brise. Le dernier mouvement, plus heurté, est marqué par la friction permanente entre un trombone devenu revêche et le jeu très métallique d'Hemingway. Comme le courant d'une eau perturbée par le vent.
Les éléments, là encore, sont la matière de cette rencontre captée par le fidèle Etienne Bultingaire au studio de Meudon. Alter-ego de Delbecq, il sait magnifiquement mettre en avant la somme de détails qui fondent la sensibilité de la musique de ce trio. On songe notamment au remarqué Fun House qui portait un certain nombre de couleurs semblables.
Le pianiste et le tromboniste également se connaissent de longue date. Lors du récent A Mirror To Machaut de Blaser, Delbecq était le directeur Artistique et Hemingway le nouveau batteur de Consort In Motion. Tous partagent ce goût pour une improvisation fondée sur l'écoute et la pondération. L'espace dans lequel évolue le trio est un plan infini où les flux se croisent, s'interpellent et se caressent mais se heurtent rarement, sauf pour repousser encore plus loin toute notion de frontières (« Ricochets »).
A bien des égards, les deux disques sont voisins. Ce sont des disques de lagunes aux lumières vacillantes et aux reflets sensuels.
Tous les sens sont en effet en alerte. Le toucher d'abord, avec ce piano bardé de préparations, de gomme arabique et de patafix où se mêle parfois une bass station électronique ; l'ouïe ensuite évidemment, qui guide ce jeu de masque avec une rare élégance du timbre jusqu'aux couleurs. Tout ceci parfois intimement mélangée dans ce « Long » où il se frotte au jeu si délicieusement musical du batteur Gerry Hemingway. Quant à la vue, la lumière vient souvent du souffle de Blaser, qui nimbe de reflets changeant le propos parfois aride de ses deux comparses.
Ainsi, dans « Couleurs », c'est le trombone qui vient donner un écho supplémentaire aux accords égrainés pour caresser le silence. Chaque son, chaque frottement est une direction nouvelle dans une improvisation où l'on perçoit une attention extrême, à fleur de peau, où le calme apparent ne tient qu'à la retenue d'une cymbale où au crépitement discret des futs d'hemingway ; un silence intranquille qui nous plonge dans une délicieuse atmosphère onirique (« entre parenthèses »).
Plus qu'une carte postale de l'Inconnu, Fourth Landscape est une cartographie sensible dessinée à main levée par des musiciens dont la précision rend l'usage de boussole absolument superfétatoire. L'égarement y est un délice, d'autant que toutes les routes semblent convergentes.

En route !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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