Trois albums en dix ans pour trois tiers de trio, où la simple exposition mathématiques de l'indivisibilité.
Voici en une seule phrase laconique résumé Sad And Beautiful, le nouvel album qui unit l'un des trios les plus réjouissant de l'Hexagone, avec Andy Emler au piano, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Eric Echampard à la batterie. Un trio qui ne s'intéresse pas seulement à l'infini après la virgule, mais à l'infini tout court : les vastes espaces visités par le trio dans cet album, ces espaces que l'on visite sur l'archet de Tchamitchian dès « A journey through Hope » qui ouvre l'album dans un dialogue dont la légèreté évoque la pluie fine, à peine irisé par le frottement des cymbales d'Echampard, plus que jamais coloriste.
Il faut dire que cet ensemble aux rythmiques infinies, qui enflent à mesure que le morceau se répand et s'immisce dans l'imaginaire, ne se contente pas seulement d'être un trio. C'est le cœur, voire le système nerveux central du Megaoctet du même Emler ; et comme sur les deux albums précédents, on a le sentiment diffus et émouvant de regarder la racine vibrante de ce grand ensemble, d'ouvrir un capot et de regarder la mécanique de précision d'un moteur à émotions.
C'est tout le propos de « Last Chance », morceau très court qui s'intercale entre les deux longues pièces de cet albums aux atmosphères éthérées. Le piano s'y fait léger, doux, presque debussyien, sur une rythmique enivrante tenue par Echampard.
Sad and Beautiful évoque la chanson, la ritournelle populaire qui est toujours triste et belle et qu'Emler a toujours visité. Il la distille avec une infinie élégance. D'«Élégances », il est aussi question dans ce morceau qui fait sans doute penser un peu à Baudelaire et son Harmonie du Soir que Debussy mit en musique, incidemment :

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon a grossi, a transmué en contrebasse, mais il est indéniable que l'archet de Tchamitchian frémit. Il frémit du frôlement des cordes du piano et de la chaleur du métal d'Echampard magnifiquement amalgamés.
Il frémit au déluge de frappes et de touches qui s'abat sur ses pizzicati farouches sur ce « TEE Time » qui rappelle les empourprements du premier album du trio  (qui portait ce nom) quand le reste de Sad And Beautiful évoque plus la recherche d'espace et d'architectures éphémères de A quelle distance sommes nous ?, le second album... Mais tout ceci est fugace, et au mitan de l'échange tout devient plus abstrait.
L'archet introduit une brume de nostalgie qui donne beaucoup d'espace à un piano rêveur avant de revenir, par à coup, à une synergie robuste. Ce morceau, véritable témoignage de l'énergie qui se dégage du trio est un exutoire qui se termine dans un souffle. C'est le souffle du pianiste, plus que jamais metteur en scène des histoires que chaque morceau évoque, parfois directement où au travers de multiples filtres sensoriels ou de camaïeux de couleurs chaleureuses.
L'Harmonie dont parle Baudelaire se cache dans chaque recoins du studio La Buissonne, dont on ne s'étonne plus que le maître des lieux, Gérald De Haro soit derrière cet album, enregistré pour le compte de son label. Elle danse sur la crête des cymbales d'Echampard. Elle se niche dans la contrebasse de Tchamitchian, dont le jeu très sensible, presque impressionniste, rappelle le rôle qu'il a dans un autre trio, avec Jullian et Oliva, dans Stéréoscope. Elle prend forme surtout dans les compositions pleines de douceur d'Andy Emler dont les ambiances évoquent les crépuscules de fin d'ETE.
De ceux qu'on ne voudrait jamais voir finir et dont le souvenir luit. Comme un ostensoir, sans doute.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

13-graminées