Dejan Terzic fait partie de ces musiciens européens que l'on aime particulièrement. Né en Yougoslavie a début des années 70, ce batteur serbe est aujourd'ui artistiquement lié à l'allemagne, où il joue majoritairement.
Le quartet avec lequel il présente ce Melanoia, sorti l'année dernière sur le label ENJA est d'ailleurs composé de musiciens installés en Allemagne ; le saxophoniste Hayden Chisholm, dont l'alto ouaté fait ici merveille a beau être néo-zélandais, il se partage entre Cologne et Belgrade. On le croise d'ailleurs avec Nils Wogram ou Simon Nabatov, dans un registre assez proche parfois de la musique contemporaine.
Dejan Terzic n'est pas un inconnu des lecteurs de ce blog. On avait pu le voir dans le trio Rooms du pianiste autrichien Hans Lüdemann avec Sébastien Boisseau, puis plus tard sur la somme du pianiste sorti chez Budapest Music Center. Il avait également marqué les esprits en 2006 avec son disque Underground, dont la proximité avec l'absolu chef d'oeuvre de Kusturica ne fait guerre de doute.
On retrouvait sur cet album Mark Helias à la basse, Chris Speed au ténor et Frank Moebius à la guitare. Il y a toujours eu des guitaristes dans les projets de ce batteur au jeu très musical, plus proche de la percussion impressionniste que de la pulsation.
Dans ce Melanoia, c'est le jeune guitariste Ronny Graupe qui apporte son jeu capiteux fait à la fois de ligne claires et de lentes percolations électriques dans la masse orchestrale. Ce guitariste est très intéressant. On pense parfois à Ben Monder dans ce qu'il propose, mais il y a d'autres rhizomes, plus proche de la musique improvisée, comme ce qu'il propose par ailleurs avec Hyperactive Kid. C'est ce qui s'épanche de l'évanescent "Tagstraum" où la guitare vient se perdre entre la trame du saxophone et les brisures cristallines du pianiste Achim Kaufmann.
Kaufmann et Graupe se connaissent depuis longtemps, et cette alliance est un axe important pour Melanoia. On les retrouve tous deux sur les albums très "Third Stream" de Jürgen Friedrich, et l'on perçoit très vite une vraie complicité. Ainsi, sur le morceau "Denia", sans doute le plus intéressant de l'album, ils transcrivent à merveille l'aura onirique qui nimbe la musique de Terzic.
Car Melanoia est un disque où il est question de rêve, de toutes sorte de rêve exposés par ce quartet sans basse où tour à tour le piano et la guitare viennent imprimer une rythmique que Terzic colorie à merveille. Sur "Denia", la main gauche de Kaufmann est traînante, presque lancinante. Le pianiste est familier d'improvisateurs comme Michael Moore ou Wilbert De Joode, et il s'empare à merveille des temps faibles pour les transformer en poésie pure. Le quartet converge à merveille dans ses ambiances, quelques frottements de cordes, le crissement d'une cymbale, le sifflement d'une anche... Tout nous plonge dans une ambiance spectrale et entêtante.
Il y a dans le jeu de Terzic, comme on pouvait le constater déjà dans Underground, une dimension cinématique indéniable. Elle apparaît dès "Traum im Traum" où il troque sa batterie pour un glockenspiel, ce qui nous transporte dans un univers à la Jeunet. Tout au long de ce bel album où chaque nature de rêve est évoqué, des plus humides (l'acrimonieux "Hot Dream" que Gruppe sature à merveille) au plus cauchemardesques (le malsain "Albstraum" où alto et batterie luttent dans un maelström de guitare et de piano), chaque morceau est un vecteur d'image impeccable.
Une belle découverte !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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