BeCoq fait partie de ces labels de défricheurs indispensables qui naissent de la passion et qui méritent d'être absolument soutenu. Nous avions évoqué il y a peu le magnifique Durio Zibethinus qui réunissait deux musiciens du Tricollectif.
BeCoq est un label lillois, et il semble tout à fait logique que des nordistes soient à l'honneur de ce beau label qui applique à merveille le modèle économique de la micro-brasserie en sortant des disques sérigraphiés à 100 exemplaires, mais permet également, grâce à Bandcamp notamment, le téléchargement. C'est le cas du trio WIGE, acronyme de Wing In Ground Effect, qui propose pour son premier album deux longues plages qui correspondent à deux captations lilloise, la première à la Malterie (qui s'appelle donc "malterie") et la seconde au CCL (qui s'appelle donc "CCL", comme ces choses sont bien faites...)
Le créneau de BeCoq est large, du rock au jazz en passant par tous ses avatars noise et expérimentaux qui permettent des discussions interminables de musigeek.
WIGE est en plein dedans, au coeur de tout cela avec cette musique qui prend le temps de se développer, de se répandre, de se cogner, de se heurter ou d'érafler la masse du silence à force de pédales d'effets et de dispositifs électriques. C'est parfois indolent, c'est souvent aux limites du bruit blanc. Autour du guitariste Pierre Denjean, qui agglomère les mouvements de ses comparses dans un "malterie" très dense, ça cogne, ça martelle, ça crisse sans que l'on atteigne le point de non retour. Le son enfle, diminue, puis se rompt pour devenir cristallin sous la main droite devenue erratique du pianiste. Plus loin, on découvre un moment presque apaisé lorsque la guitare bredouille quelque tintement électrique dans l'écume d'une peau caressée. 
Une douceur revenue, quoique bien fragile. La menace gronde toujours, lointaine mais prête à bondir ou à sursauter sous la frappe de Quentin Conrate. Ce concert à la Malterie est un voyage intranquille et instable dans lequel on se doit de plonger avec la ferme intention de s'y noyer, ballotté par les courants.
Wing in Ground Effect c'est le nom des avions de transport qui volent à très basse altitude et épouse la topographie pour avoir la trajectoire la plus directe. Les avions à effet de sol frôlent le sol ou font remuer la mer sans jamais y plonger. Toujours aux limites. C'est une métaphore bien juste de ce que le trio nous donne à entendre. Le pianiste et le guitariste jouent avec la masse et l'espace, avec la dureté et les cahots pendant que la batterie prend les courants ascendants, à grand renfort d'objets.
Le morceau "CCL" est plus nerveux, moins dense mais plus heurté, on entend des voix, celles du public sans doute, mais elles semblent venir d'outre-tombe et se mélange aux crissements des instruments, dont on est bien en peine parfois de savoir quel est-il. Cela contribue à cette impression de total dépaysement qui vous étreint tout au long de ce défilé bruitiste. Le clavier d'Ella-Meyé et la batterie de Conrate sont parfois très visibles, mais l'étrange glissentar de Denjean et la dureté de sa Moog Guitar les poussent eux aussi aux confins étendus de leurs timbres.
WIGE est une formation radicale mais tout à fait enthousiasmante qui démontre une fois de plus de la vivacité de la scène de ces heureux lillois. Wing in ground effect en français se dit navion. C'est vraiment un beau navion ; le genre de navion avec lequel on rêverait de s'abimer à tout jamais au beau milieu du Pacifique, en direction d'Acapulco.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

31-Smile