Il y a quelques mois, j'avais eu l'occasion d'évoquer une ressortie tout à fait intéressante sur le désormais trop rare label Hat-Hut concernant Albert Ayler. Le concert européen de 1966 avait, nous l'avions dit, un petit frère, enregistré avec le même quintet, pendant la même tournére, entre la Bavière (Lörrach) et Paris. Un vieux souvenir d'emprunt à la discothèque de quartier qui peut se concrétiser dans une discothèque personnelle.
Magie des ressorties.
La musique d'Ayler est tellement emblématique d'une certaine conception de la liberté, farouche, sans limites apparentes qu'elle s'impose d'elle même. La personnalité du ténor est si entière et puissante qu'on en oublie parfois qu'il était aussi diablement bien accompagné. On ne parle pas seulement de son trio avec Peacock et Murray ou de l'orchestre magique qui le portait aux nues dans son ultime prestation de la Fondation Maeght. On parle aussi de ce quintet de combat avec qui il est venu à la (re)conquète de l'Europe en 1966 et qui contient en lui toutes les graines de ses chemins futurs.
Sur ce live, le propos d'Ayler est terriblement annonciatrice et précurseur.
Annonciatrice de la conception artistique du saxophoniste d'abord, que ce soit Music Is The Healing Force Of The Universe ou encore le fondateur New Grass dont on trouve déjà des prémices dans un morceau comme "All-Our Prayer-Holy Family" qui fut captéé à Radio France.
Annonciatrice d'un certain sycrétisme ensuite, avec cette obsession pour les marches, pour les tourneries simples hurlées, répétées, parfois reprises et mélangées, jetées au milieu d'autres mélodies qui annonce tout un courant musical et fait montre de toute la puissance de cette orchestre. Il faut se plonger dans le cathartique "Ghosts", au milieu de l'album pour le comprendre.
Ce morceau court, virulent, rablé et presque moqueur tant il est farouche montre un union parfaite de Albert Ayler avec son frère Don à la trompette, mais aussi une collision permanente avec la contrebasse de William Folwell et surtout le violoniste Michel Samson, en furie sur l'entièreté de l'album et dont on perçoit le grand héritage classique. Il en résulte une espèce d'entre-deux. Un frottement créateur totalement réjouissant qui se poursuit dans "Truth Is Marching In".
Autant Stockholm Berlin était un précipité de la rage créatrice d'Ayler, autant Lörrach Paris est un écrin pour ses comparses. Il ne s'agit pas de dire qu'il s'efface derrière son collectif : il suffit d'entendre les cascades de son ténor sur "Bells". Mais les autres membres du quintet s'offrent de sacrés échappées belles.
Il y a l'étourdissant solo de batterie de Beaver Harris sur le bien nommé "Prophet" ou des moments de grâce de Don Ayler à la trompette sur "Our Prayer - Spirits Rejoice". Il y a indubitablement une liberté de chaque instant qui aujourd'hui encore semble absolument contemporaine.
Et tant pis si le son de cet enregistrement qui a bientôt 50 ans laisse parfois à désirer...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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