Quentin Biardeau fait partie de ces jeunes personnages du jazz français dont il convient de suivre chacune de ses aventures avec le plus grand intérêt, à l'instar de tous ses comparses du Tricollectif, mais peut-être avec plus d'acuité que les autres.
Parce qu'il est moins exposé. Parce qu'il est peut être un partisan modeste de la sobriété, avec un sens de l'improvisation très développé pour une musique aux mouvements continuels mais parfois imperceptibles, ce que nous avions pu constater dans le duo avec Valentin Ceccaldi Durio Zibethinus, sorti sur le label BeCoq.
L'ensemble de ses interventions montre une grande maturité, et une direction claire. Dans le duo évoqué évidemment, mais aussi dans la formation Walabix, qui avait livré un premier disque exceptionnel sur le label du Tricollectif. Dans son quatuor de saxophones Machaut, Biardeau montrait également une grande appétence pour l'appropriation d'un matériel écrit -celui du compositeur Guillaume de Machaut-, au delà de la geste improvisée.
Il fallait donc trouver un moyen d'agglomérer tout cela en un propos libre et farouche ; la clé se trouve dans ce Trio à Lunettes. Les Yeux du Bouillon, leur premier album est un début plus que prometteur. Il n'est nulle question de Beethoven dans ce trio là, nonobstant les lunettes, quand bien même on perçoit l'influence du bagage classique et contemporain. On sait les jeunes orléanais insatiables et débordant d'idée, et c'est dans cette nouvelle formation, que l'on retrouve le saxophoniste, en compagnie de deux comparses de conservatoire, les gersois léo Jassef au piano et Théo Lanau à la batterie, tous deux passés par le collège de Marciac.  
Dans "Les Yeux du bouillon", qui ouvre l'album, le piano expose une phrase répétitive, entêtante, en compagnie d'une batterie très coloriste pendant que le saxophone se résume à un ostinato de souffle... Mais peu à peu le morceau évolue. Le saxophone s'affirme et les équilibres de ce trio très égalitaire s'inversent, dans un déroulement scénarisé. C'est le tintement d'une cloche, un des multiples artefact percussif de Lanau qui viendra marqué le centre physique et temporel du morceau, qui tutoie alors le silence entre craquements et frôlements, avant que le piano n'égraine de nouveau quelques notes trainantes.
Ce premier album est un exposé de double culture, de double maîtrise d'une part la connaissance très précise du patrimoine du jazz, comme ce "Dream 500" et sa résolution toute Lacyenne. D'autre party la libération d'un discours improvisé qui s'est construit auprès de musiciens comme Joëlle Léandre, Beñat Achiary ou Emil Spanyi.
C'est sans doute ce dernier, dont il faudra un jour mesurer l'influence en tant qu'enseignant sur le jeune  jazz hexagonal, qui a dirigé le trio à lunettes vers les horizons hongrois. Parmi les figures du jazz européen qui ont rencontré le jeune trio (Bart Maris en Belgique notamment, s'il vous plait...), on retrouve le grand Gábor Gadó. A écouter la densité d'un morceau comme "Sehol" où le ténor sablonneux de Biardeau érode le piano traînant d'un très convainquant Jassef, on ne peut que noter une proximité avec l'oeuvre du guitariste.
Ce disque très retenu et plein de poésie explose parfois dans un surplus de tension ; les Yeux du Bouillon, ce sont les bulles de Free qui remontent et éclatent à la surface d'un premier disque très construit. C'est le piano martelé de Jassef dans "Dream 500", c'est la batterie ouverte de Lanau dans "Arrête"... C'est surtout l'explosion de rage soudaine, digne d'un uppercut de "Gégène" où le saxophone de Biardeau emporte tout sur son passage.
Inutile de chausser ses montures pour surveiller ces trois là ; quelques indices laissent croire que l'on n'a pas fini de les revoir !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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