C'est un bien étrange cortège qui anime Bouge, le premier album d'un trio de fortes têtes.
On le croirait fort mal assorti si l'on posait une équation à trois inconnus : un bassiste punk, Luc Ex, dynamiteur mythique du groupe The Ex. Isabelle Duthoit, chanteuse fortement influencé par le grand Phil Minton et clarinettiste qui a toujours été à la pointe des musiques improvisées et contemporaines. Un tromboniste génial, Johannes Bauer, comparse de Peter Brötzmann et figure du Free Jazz berlinois depuis le début des années 80. Heureusement, nous connaissons cette arithmétique ; que font-ils ensemble dans ce bouillonnement ?
Ils s'étreignent. Ils s'écharpent. Ils se peignent.
Ils s'embrassent ; rouge baiser
Au fur et à mesure qu'on avance dans l'album, on fait vite la liaison entre tous ces univers d'apparence éloigné et dont les confins se touchent dans un refus absolu de la compromission et des carcans. Luc Ex a déjà travaillé avec Minton ; le growl absolument époustouflant de Bauer se mêle avec bonheur au chant de gorge puissant et aussi dévastateur que les rocailles électriques de la basse. C'est ainsi que dans "Tomaat", on ne sait plus qui est qui dans ces raclements qui troublent la ligne d'une basse étrangement apaisée... Un jeu de masque qui se poursuit sur l'excellent "Cinabre" ou Duthoit se saisit de sa clarinette pour un combat de cuivre et de bois sur une basse à la rudesse punk qui sied parfaitement à ce morceau très court, digne d'un uppercut sans cependant chercher la surenchère des watts et de la saturation.
Une manière d'être brut sans jamais être brutal.
Bouge est composé de 21 tableaux aux racines communes mais aux univers changeants, marqué par une seule couleur, le rouge.
Rouge sur Rouge, rien ne bouge dit le proverbe de PMU, mais ici il est pourtant clair que tout cela déménage.
Chaque nuance de rouge évoqué à son propre relief, sa propre nature, sa propre note plus ou moins claire ou brunâtre. Mais chacune s'assemble dans un camaïeu tranchant ou rien n'est jamais pastel.
Ainsi, la puissance rablée d'un "Alizarine" et son rouge Garance qui éclate dans le pavillon du trombone ne semble pas avoir de point commun au premier abord avec la lente marche de Bauer qui accompagne les stridences râpeuses de Duthoit sur l'étonnament doux "Rosa".
Il y a pourtant une approche commune chaleureuse, qui s'est donné l'immédiateté comme absolue réalité. Il y a aussi et peut être même surtout la basse de Luc Ex, véritable point central de ce trio où les deux "voix" rivalisent de cris et d'éclats. Luc Ex est lui droit dans ses bottes, taciturne et vindicatif.
Un vrai punk, en un mot.
La gravité qui étreint parfois l'auditeur dans ce disque sans filets (le déluge caustique de "Aniline" en toute fin d'album) n'empêche pas une forte dose d'humour.
il irradie partout, dans le babil japonisant de "pourpre" jusque dans la parodie lointaine de ritournelle des faubourgs que l'on retrouve dans "Coquelicot". C'est un humour tonitruant, qui claque comme un puissant éclat de rire et peu même s'avérer grimaçant et colérique. Rouge, en un mot.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...  - enfin si, en fait, mais voilà, quoi ;-) - 

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