Ce n'est pas un seul, mais deux albums que le saxophoniste portuguais Rodrigo Amado, que nous aimons particulièrement par ici livre simultanément sur le label lituanien No Business Records qui s'affirme encore une fois comme une collection incontournable des musiques improvisées.
Après un récent disque chez Clean Feed avec son Wire Quartet, la musique d'Amado se bâtissait dans la masse par une base rythmique dense et irréfragable.
Avec le Motion Trio, c'est une impression de retour à la maison qui se dégage de « The Freedom Principle », le premier morceau de l'album studio, en forme de mêlée volcanique où les musiciens se jettent à corps perdu dans un entrechoc vibrant et galvanisant.
La tradition du Motion Trio est celle de l'invitation. Après avoir convié le tromboniste de Chicago Jeb Bishop pour deux albums (là aussi un live et un studio) à un an d'intervalle, c'est de New-York que nous vient Peter Evans, l'invité des trois lusitaniens. Le trompettiste de Most Other People Do The Killing ne se présente plus, son CV parle pour lui, notamment son quartet avec Kevin Shea ou ses collaborations dans le quartet d'Evan Parker.
L'approche du trio avec Evans ne peut être que différente qu'avec Bishop. Le tromboniste aime la progression, l'afflux des forces jusqu'au chaos, les petites inflexions et le dialogue avec les musiciens, notamment le violoncelle de Miguel Mira. Avec Evans, il n'y a pas de round d'observation, le crunch est immédiat. Sa capacité à évoluer dans des musiques plus contemporaines est également sensible, dans la dynamique de l'orchestre ("Pepper Packed")
C'est ce qui est intéressant, justement dans la double sortie de ces albums enregistrés en 48h. Le jeu n'évolue que très peu, mais il est en place tout de suite ; il y a l'énergie du Live in Lisbon au Teatro Maria Matos, bien sur (il en existe une courte vidéo ici), mais cette énergie est entièrement gardée pour The Freedom Principle, sa version studio.
Mieux, elle s'est concentrée et explose.
Il suffit de se pencher sur « Conflict Is Intimacy », en lui même tout un programme, pour comprendre qu'il n'y aura pas de répit.
La trompette emplit le silence de quelques notes traînantes qui se durcissent en growl puissant à mesure que la batterie de Ferrandini l'interpelle ; Le reste coule presque de source, le ténor éraillé et la trompette s'entrechoquent en pleine face, se confondent dans le pugilat, s'agrippent aux pizzicati rageurs de Mira. Même dans les moments d'apaisement et de reprise de souffle, dans les jeux de anches ou d'embouchures, l'agitation d'objets sur la batterie laisse l'auditeur sur le qui-vive.
C'est ce qui prévaut à l'identique sur « The Freedom Principle ». Pas de temps faibles.  Le geste, tout de suite. La constante agitation sans que cela ne prenne le visage de la frénésie. Tout est construit, discuté.
Ce ne sont pas deux langages qui s'affrontent, c'est un idiome commun qui se tonitrue et qui grossit comme un tsunami inexorable. On retrouvera cette même impression sur l'également très long morceau « Shadows » qui explore la résistance des dispositifs de tension sur les cordes de Mira avant d'exploser dans les cascades du ténor d'Amado. La crête de la vague, c'est une trompette. Elle est de plus en plus explosive.
Son moteur, c'est la courroie de transmission invisible qui semble lier à jamais ce magnifique trio.
Le Motion Trio est l'une des formation les plus versatiles de la scène européenne actuelle. Motion (mouvement) fait sens pour le saxophoniste qui est également photographe ; voici plusieurs albums qu'il explore l'instabilité de la circulation entre son ténor puissant et sablonneux, la sécheresse mélodique et explosive du violoncelliste Miguel Mira et la hargne mordante du batteur Gabriel Ferrandini. Ce fidèle parmi les fidèles d'Amado semble simplement ne jamais tenir sur sa chaise, sans cesse à la recherche d'une idée ou d'un éclat, toujours près à pousser dans ses retranchements.
Dans le cœur de « Shadows », on a cette impression d'entendre Evans non pas face à trois solistes, mais face à une seule et même entité diaboliquement intriqué dont il trace une route sinueuse comme pour mieux lui donner de la vitesse.
Cette double sortie est des plus réjouissante.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

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