Le violon alto a toujours eu une réputation particulière au sein de l'orchestre.
Assigné aux tâches subalterne et réputé incapable de s'exprimer en son nom propre, on l'a souvent relégué au rôle de simple-faire valoir harmonique dans les tâches collectives. Quand bien même l'Histoire de la musique se pare d'une foultitude de contre-exemple, les mythes ont la vie dure.
Dans la sphère des musiques improvisées, l'alto a su trouver divers porte-paroles qui ont su lui faire gagner sa place. On pense notamment à Guillaume Roy, en Europe, dont le disque solo From Scratch a des allures de manifeste. On pense aussi, de l'autre côté de l'Atlantique, à des musiciennes comme Jessica Pavone, que l'on retrouve par exemple aux côtés de Braxton. Néanmoins, l'alto reste un instrument rare, et peu mis en avant, malgré son timbre chaud et charnel.
C'est à l'aune de cet état des lieux qu'il faut écouter la jeune colombienne installée en France Elisa Arciniegas Pinilla. Qui démontre pour son premier album une grande maturité. Car altiste, elle l'est et de manière absolument revendiquée.
Et dans Improvisible, dont le titre à lui seul déconstruit offre une multitude de signifiant, elle le met au centre des débats ; au centre du monde, même, puisque les cinq musiciens qui l'accompagnent dans cette série de duos viennent de cinq pays différents. Et de deux continents, séparés par l'Atlantique.
Le duo inaugural avec une sœur d'alto, la suédoise Mina Fred, dont le parcours classique n'obère aucune rencontre ou chemin de traverse est une déclaration d'indépendance de la cause altiste.
Le jeu à fleuret-moucheté avec le silence est emplit d'une douceur qui n'exclue pas la vigueur. Certes, l'approche n'est pas frontale, mais elle est fièvreuse, et joue avec les inflexions de la voix, le deuxième instrument d'Elisa qu'elle utilise plus loin, en solo. Le frottement des cordes des deux musicienne n'a pas la raucité habituelle de l'alto, celle que l'on peut avoir l'habitude d'entendre chez Roy par exemple, mais il y a ce fantôme de voix, du chuchotis au cri. C'est une constante, un passage de relais dans chacun des échanges.
Dans l'album sorti sur le label Momentanea de Jean-René Mourot, qui participe à cet album dans un « Duo with Jean-René Mourot », plein d'intensité et de malice, on retrouve, excusez du peu, Fred Frith. Elisa Arciniegas Pinilla a été son élève en suisse, où elle a suivi des études d'improvisation musicales avant de s'installer définitivement à Strasbourg.
Elle a tout d'abord entamé ses études classiques en Colombie ; à chaque instant, quand bien même le matériel improvisé se fait plein de rudesse comme dans ce « Duo with Fred Frith » tranchant comme du verre où la guitare semble parfois lacérer l'archet, la culture chambriste de l'altiste se perçoit.
L'approche de l'improvisation est ouatée et laisse beaucoup d'espace dans les rencontres. Ce n'est pas un choc frontal avec l'invité qu'on nous propose dans Improvisible, mais la délimitation commune d'un terrain de jeu dans lequel s'épancher. A ce titre, le duo avec le batteur suisse Sam Dühsler est le plus intéressant, a parité à celui avec sa consoeur Mina Fred, précédemment évoqué.
Le batteur, également élève de Frith calque ses frappes avec le mouvement de l'archet, rebondit sur ses cymbales comme le crin sur le cordes et semble parfois ouvrir la route au souffle perçant de l'alto, aux allures ici très contemporaines.
Et puis il y a la voix. Dans deux solo, notamment le second « Solo Viola & Voice », Elisa emplit son ses cordes de sa voix en résonnance. L'atmosphère général de l'improvisation change, devient plus profonde et moins pastel, plus dramatique aussi. On trouvera le point d'orgue sur le « Solo Voice » ou, débarassé de son archet et de ses cordes, elle se lance dans un monologue aux phonèmes inconnus à la poésie lunaire qui pourra faire songer, dans l'intensité, à ce que Jeanne Added proposait avec Vincent Courtois.
Quelque chose nous dit qu'on n'a pas fini de parler d'Elisa !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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