Elle ne s'arrêtera donc jamais.
C'est la première pensée qui vient lorsqu'on apprend l'existence de Reverse Blue, la nouvelle formation en quartet de la guitariste Mary Halvorson. Elle ne s'arrêtera donc jamais. Mais en même temps, qui le souhaite ? Certainement pas votre hôte qui en est en un an à sa quatrième chronique d'un disque de la New-Yorkaise.
Sa discographie est pléthorique, et à son âge -elle a à peine 30 ans- on peut déjà affirmer qu'elle sera plus grande que celles de ses illustres aînés, Anthony Braxton ou Derek Bailey.
Ce qui est proprement ahurissant, avant toute chose, c'est la capacité qu'à Halvorson à affirmer ce son clair, à la fois pur et sinueux qu'on peut reconnaître entre tous. De ses escapades avec Ingrid Laubrock jusqu'à son septet, une prise de parole de Mary Halvorson se reconnaît entre toutes. Et pourtant, pourtant, elle ne semble jamais radoter. Son discours évolue, s'adapte, passe de la musique improvisée en constant équilibre sur le fil jusqu'au rock le plus hargneux sans infléchir son style.
Elle est constante dans l'excellence, si on me permet ce jugement dénué absolument d'une once d'objectivité et qui trahira mon faible pour la musicienne.
Qu'elle ne s'arrête donc jamais, ainsi !
Son nouvel album Reverse Blue constitue à la fois un lien direct de ce qu'elle a développé avec Illusionary Sea, comme on pourrait le dire d'un cousinage, qu'il partage avec le plus récent Thumbscrew. Par sa formation d'abord : on retrouve le batteur fidèle et désormais incontournable Tomas Fujiwara ; sa relation avec la contrebassiste Eivind Opsvik, contrebassiste norvégien installé depuis 15 ans à New-York et qui joue régulièrement avec Nate Wooley, David Binney ou Tony Malaby ressemble beaucoup à celle qu'il avait avec Formanek sur Thumbscrew, dans cette recherche de densité notamment.
Sur "Insomniac Delight", écrit par Fujiwara, la contrebasse semble faite craquer la rythmique lourde du batteur comme la faire sortir de la nasse et se faire plus musicale sur le métal des cymbales. Chaque morceau est imprégné de l'instant et s'épanouit à mesure que l'ensemble des musiciens rejoint le propos commun.
Bien que pas toujours écrit par Mary Halvorson, les morceaux gardent une même structure, d'abord un duo comme un prélude à une explosion collective et une recomposition des paires, voire une digression de la guitare sur sa base rythmique. Pour accompagner Mary Halvorson, Chris Speed est un nouveau venu dans l'univers de la guitariste, mais qui résonne à l'évidence. D'abord parce que de Tim Berne à John Hollenbeck, on a l'impression que le multianchiste est un lointain cousin, là encore, de la famille, mais aussi parce que le timbre très particulier, notoirement à la clarinette, donne à Reverse Blue l'impression parfois d'un grand écart entre une chimère baroque et un enchevêtrement de métal.
C'est particulièrement prégnant dans "Torturer's Reverse Delight' qui ouvre l'album. la mélodie trainante joué par Speed semble être articulé par un trait nerveux de guitare qui va vite percuter la batterie de Fujiwara et l'archet d'Opsvik par une saturation soudaine et pleine de fougue. On retrouvera également ce large spectre entre l'approche très aérienne de Speed et une guitare furieusement terre-à terre ("Rebel's Revue")... Quand ce n'est par le contraire ("Resting On Laurels" et son côté presque pointilliste, avec beaucoup d'espace entre les musiciens, comme séparés par une sorte de brouillard.
Ce qui marque dans ce disque sorti sur le très intéressant label Relative Pitch -trop méconnu en France-, c'est la grande cohésion du quartet, leur volonté d'avancer ensemble sans laisser une individualité s'échapper. On pourra le constater sur cette vidéo qui constitue le concert de lancement au club New-Yorkais Barbes.
Reverse Blue est une pierre de plus à l'édification de ce qui est déjà l'une des figures majeures de nos musiques en cette décennie.
Restons sur le qui-vive. Il ne va passer plusieurs mois avant que l'on ne reparle de de la guitariste ; on ne s'arrêtera pas non plus en si bon chemin.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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