Dans la période récente, l'envie de remonter un peu le temps et la discographie d'Anthony Braxton m'a pris, tâche particulièrement inusable tant la discographie du maître est impressionnante, et abyssale. A ce titre, je ne puis que vous conseiller dans le dernier Jazz Magazine -qui fête ses 60 ans-, l'interview de Braxton par Lorainne Soliman. Moment rare d'un entretien en français avec Braxton, qui explicite inlassablement sa démarche, parfois absconse au non-initié, comme il l'avait fait il y a quelques moi pour le magazine anglophone BOMB.
Fureter sur le net à la recherche de disques de Braxton qui ne me seraient pas passé par les oreilles est un jeu de piste ; entre les ressorties régulières et les parutions épuisées, c'est parfois difficile. C'est parfois à l'aveugle qu'on se fait livrer un disque ; ce fut le cas de ce Small Ensemble Music (Wesleyan) 1994 qui a tout juste vingt ans, enregistré à la fin novembre 1994 et paru sur un label italien confidentiel, Splac(h) Records.
Une pièce de puzzle importante dans la carrière de Braxton, et pourtant un objet étrange, qui regroupe trois formations aux atours chambristes : un trio de soufflants, un trio anches/piano/trombone avec l'excellent Roland Dahinden, un duo avec le percussionniste Eric Rosenthal, un habitué de la cosmogonie braxtonienne et un sextet où émarge la base rythmique typique des années 90 chez Braxton avec le percussionniste Kevin Norton et le contrebassiste Joe Fonda.
L'année 94 est cruciale chez Braxton. Voilà quatre ans qu'il est professeur à l'Université de Wesleyan, et il a posé ses bagages et toute sa réflexion théorique. Il cherche, il perce, il visite. L'année est chevillée entre son Charlie Parker Project de 1993 et les début de la Ghost Trance Music (GTM) qui annonce le déferlement de concepts et d'avancées stylistiques des quinze premières années du siècle. A ce titre, cet enregistrement est un témoignage.
A l'écoute de la composition 107, enregistré avec le trombone perçant de Dahinden et la pianiste Jeanne Chloe, on perçoit déjà les prémices de cette réflexion, le piano et le trombone sont une pâte orchestrale des plus dense sur laquelle le soprano ne cesse de frapper, comme pour la modeler ; d'ailleurs, peu à peu le trombone se détache à mesure que l'espace s'agrandit.
Ce qui est intéressant également, c'est de retrouver ici deux morceaux strictement improvisés, chose rare chez Braxton -on en a un exemple dans son duo avec Joëlle Léandre-, même si l'on retrouve, singulièrement dans son duo avec Rosenthal de nombreuses citations de structures en provenance de ses compositions.
1994 est une année où Braxton multiplie les enregistrements au Wesleyan, où il rencontrera d'ailleurs l'un de ses élèves qui changera le cours de l'histoire, Taylor Ho Bynum, deux ans plus tard. Et chacun des disques qui m'ont été donnés d'entendre montre un propos qui ne cesse de se préciser et d'évoluer vers la GTM, et cette volonté de donner de l'infinitude à sa musique, d'un composition à l'autre.
A ce titre, c'est le sextet qui est certainement le moment le plus intéressant de ce bel album. On l'a vu, Norton et Fonda font des merveilles ; le voyage au coeur de multiples compositions, où la mythique 96 est un filigrane très structurant est saisissant. La musique semble rebondir sans cesse, attisé par le trombone de Mike Heffley et soutenu par l'omniprésent accordéon de Ted Reichman.
Une pièce d'histoire, qui annonçait vingt belles années, et certainement un peu plus.

03-Braxton