Nul ne sait vraiment ce qu'est le bengalifère.
Animal mythique ou disparu, simple invention poétique d'un jeune trio né dans les contrées du Sud-Ouest entre le Pays Basque et Uzeste, on ne sait trop trancher. La seule chose que l'on sait, ce dont l'on se persuade en tout cas à l'écoute de "Petit Bengal deviendra grand" en tout début d'album, c'est que la bête est d'une souplesse peu commune ; la pochette laisse apparaître en ombre chinoise un chat bondissant avec des ailes...
La liberté et la souplesse ? elle est dans l'échange entre le contrebassiste Jordi Cassagne, dont le jeu extrêmement agile et pénétrant fait songer à Maxime Delporte, de Pulcinella  de Stabat Akish, et le percussionniste Julen Achiary qui -bon sang ne saurait mentir- est également chanteur, un chand profond qui vient densifier un propos bondissant.
A ce titre, "Red Cloud" est un morceau d'une grande force. Achiary est chanteur comme son Beñat de père, c'est un fait, mais son approche du rythme le différencie pleinement. Il a travaillé avec des percussionniste africains et sait infléchir en quelques frottements et quelques frappes la couleur du trio. La voix se pelotonne dans le son caressant du saxophone pendant que la contrebasse égraine une mélodie dont la simplicité transperce. La légèreté du propos pourrait être évanescente, elle est au contraire terrestre et bien campé sur ses appuis, ceux d'une rythmique impeccable. 
Il y a dans les influences de Bengalifère le Free, héritage revendiquée et quelque part revendiqué par la parution de cet album chez Marge, mais l'on perçoit, dans un morceau comme "Bengalifère" une approche lumineuse dont la puissance fait songer à ces musiques anciennes que Cassagne a visité dans sa pratique du violone.
Ainsi, le bengalifère serait un chat ailé. Un de ces chats de gouttière indomptable et libertaire qui se serait fait greffer des ailes pour acquérir un peu plus de liberté. Grâce au saxophoniste Matthieu Lebrun, qui vient fermer la pointe du triangle, le félin volant sait prendre les courants porteurs. "Eurythmie" est en effet un morceau parfaitement proportionné pour un propos collectif où la polyrythmie du dialogue entre contrebasse et batterie danse avec le jeu pugnace de Lebrun.
Bengalifère est colemanien, c'est une chose entendue. Tendance Ornette ou d'obédience Steve ?
La question reste à trancher et passe de l'un à l'autre dans une volonté de synthèse très intéressante et extrêmement solide. Peut être est-ce à cela que lui serve ses ailes ; à faire des saut de puce et des rases-motte entre les étiquettes tout en gardant la même trajectoire, celle d'une musique volontaire et farouche, qui ne s'empêche pas d'user d'humour.
C'est patent sur l'explicite "Pique-Nique à Conqueyrac sur une voie de chemin de fer inondée un certain 12 août 2003", lorsque à l'improvisation à trois s'ajoute un babil étouffé d'où entre deux sifflets s'échappe les parole d'une chanson d'Yves Montand. C'est également le cas des rodomontades farouches de Lebrun sur le non moins étonnant " Attaque sauvage d'un troupeau d'ornithorynques un soir de pleine-lune".
Une séduisante découverte de trois jeunes musiciens remarquables.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

34-reflet-Paimpol