Florent Nisse fait partie de ces musiciens dont j'avoue avoir entendu le nom avant d'avoir écouté la musique, ce qui est rare, car j'essaie s'avoir les esgourdes ouvertes à la nouveauté. A ce qui se trame pour le moins. Mais peut être est-ce parce qu'il a fait plus parler de lui pour le moment dans les clubs parisiens que sur les platines haut-normandes.
Pour le contrebassiste, c'est une participation au quartet de David Enhco ou au côté d'Emile Parisien qui avait commencé à faire apparaître son nom dans les radars. Jusqu'à la réceptions de ce Aux Mages, sorti sur un nouveau label, NoMe, dont on va nécessairement reparler.
Pour ce qui est du titre, on comprendra que le jeu de mots appelle à l'inscription de cette musique dans une lignée, celle des dits mages, que Guilhem Flouzat explicite dans un éclairant exercice de Liner Notes.
La musique de cet Aux Mages est entièrement signée par Nisse lui-même. Il partage néanmoins deux titres avec son vieux complice le pianiste Maxime Sanchez, dans une veine semblable, bien que plus nerveuse. Les deux jeunes musiciens participent au quartet Flash Pig.
Aux Mages est placé sous l'influence de mages aux illustres pouvoirs : le batteur Paul Motian, le contrebassiste Charlie Haden auxquels il faudrait ajouter des d'autres sorciers comme Frisell ou Ed Schuller, deux membres du quintet de Motian époque Misterioso dont il est indubitable qu'on retrouve quelques rhizhomes au gré de morceaux doux-amers comme "Rêve normal" ou la guitare du danois Jakob Bro, qui a joué lui aussi avec Motian (voir son album Baladeering) discute en toute quiétude avec le piano de Sanchez et le ténor tempéré et trainant de Chris Cheek.
Inutile de décliner l'identité de ces mages, leurs ombres planent sur la douce mélancolie qui irise l'album, et s'étend dans la fluidité coloriste et pleine de poésie de la batterie de Gautier Garrigue, lui aussi est membre de Flash Pig.
La limpidité de l'échange entre Nisse et Guarrigue sur le beau morceau "Image F" en est l'exemple type. Le son plein et délicatement boisé du contrebassiste ouate tranquillement le métal effleuré des cymbales pendant que piano et guitare apporte ce qu'il faut de tension pour que rien jamais ne sombre dans l'apathie.
Il y a de la mélancolie, certes, à tout instant dans cette album, mais elle est plus à considérer comme un moteur poétique qui donne à cette musique la légèreté nécessaire pour se laisser porter au gré du vent qu'une quelconque noirceur. Même sur "H Code", morceau plus musculeux où Bro sait concentrer toute l'énergie pour mieux laisser à ses comparses la possibilité de doucement planer dans les limbes de sa guitare aérienne, comme le fait si justement remarquer la belle chronique de mon camarade Olivier sur son blog.
Ce morceau précède le remarquable "Ombre et brouillard" qui se conçoit comme une cascade de sensations distillés tour à tout par chacun des solistes avec une attention de chaque instant jusqu'à ce solo hypersensible de Nisse qui éclaire absolument cet album. On trouve dans ce quintet international une simplicité tout à fait réjouissante qui sert avant tout la grande sensibilité de Nisse. Au delà des mages revendiqués, on pourra songer à d'autres pairs, comme le trio de Viret par exemple, qui aime à jouer avec la même gamme de douceur.
Une douceur jamais mièvre ou sucrée, mais soyeuse, comme il se doit.
C'est dans l'entêtant "Eternal Thursday" qui ouvre l'album que cette douceur est la plus patente. La place n'est plus aux mages, mais aux images : Le flot tranquille maix inexorable de la guitare sédimente les pierrailles éparses d'une rythmique plus affairée à dessiner les contours du paysage qu'à déterminer un débit. Le saxophone de Cheek réchauffe doucement le cours du ruisseau et fait scintiller les reflets du courant.
C'est joliment contemplatif. On y est souriant et foncièrement confortable.
Nul ne sait si les mages en questions se sont penchés sur le berceau de Nisse. Pour ce qui est des fées, c'est une certitude. Comme est celle qu'on reparlera de ce musicien.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... (c'est le jour ou jamais !)

139-Poro