Revoilà Marie-Thérèse Métoyer !
Ou plutôt son évocation, son enveloppe, mis en musique par la saxophoniste Matana Roberts.
Comme les romans populaires à épisodes, comme les aventures des héros aux cliffhangers hebdomadaires, le mélomane curieux et attentif attendait avec une impatience contenue le troisième chapitre de la saga Coin Coin, River Run Thee. L'esclave affranchie de Louisiane que la saxophoniste Matana Roberts a choisi comme personnage central d'une fresque historique, politique et humaniste sur le destin et les luttes des africains-américains que Coin Coin incarne tel un catalyseur, une projection, une métaphore de la liberté chèrement gagnée et toujours fragile.
Comme un coin aussi. Dans le sens corner. Une métonymie du sud américain incarné en un personnage symbolique.
L'écoute des deux premiers chapitres fascinait par la facilité avec laquelle la saxophoniste et ses comparses plantait une histoire théâtrale conçue pour s'étaler en douze chapitres. Un découpage et une narration dont il était facile de deviner qu'elle était déjà déterminée jusqu'à l'ultime chapitre et qui laissait transparaître une certain nombre de certitudes.
Edification d'un contexte socio-politique dans un premier album, Gens de Couleurs Libres laissait beaucoup de place au Free-Jazz et à l'héritage de l'AACM comme pour mieux définir d'où l'on parle. Description presque clinique des personnages et des rapports de force en présence dans le second chapitre, Mississippi Moonchile brossait les racines et les rapports de force comme la créolité de la musique, les mélanges et les tributs mutuels, la puissance et l'immédiateté du blues, l'harmonie des musiques européennes.
Le syncrétisme de la musique de Matana Roberts rebat les cartes pour chercher au fond des racines toutes les hybridations, les réponses et surtout les questions qui mettent en perspective le monde actuel et sa musique. Un travail d'historien qui travaillerait le matériau qu'il étudie en temps réel.
Il restait à poser un décor ; un climat. Un espace. 
C'est tout le propos de River Run Thee, le troisième volet de Coin Coin, que Matana Roberts a enregistré seule, résolument seule comme pour mieux traduire son propre ressenti. Le sud des Etats-Unis, cette lente pérégrination au fil du courant du fleuve Mississippi est une projection intime par la saxophoniste.
Son coin de Coin Coin.
Elle chante, déclame, murmure, joue des claviers électroniques ou anciens tout autant qu'elle joue d'un saxophone devenu une pièce parmi d'autres d'un voyage onirique conçu comme un collage cubiste.
On est happé par l'émotion saillante qui jaillit du long "All Is Written" qui ouvre l'album. Les sons s'articulent et se chevauchent avec beaucoup de douceur. Il y a des samples, des boucles et une atmosphère générale de rêve entêtant et capiteux. Ce genre de rêve qui habite quand la fièvre pointe : les voix se dédoublent, les overdubs sont pléthoriques et proviennent de la voix comme des saxophones. Tout s'entrecroise.
Et puis il y cette voix, troublante, vaguement éraillée mais toujours juste, douce et déterminée, qui se joue de tous les artefacts électroniques qui arrivent de divers claviers superposés ou de bidouillages de studio, en temps réel. Des bourdonnements qui s'emparent de l'ensemble soudainement ("As Years Rolls By") ou des chuchotis laissent songer à des paroles ésotériques ou contradictoires.
Après tout, "All Is Written In The Cards", et ce n'est que Matana, et elle seule qui les a en main.
De son côté, l'auditeur se laisse porter par le flot, comme il se laisserait par le fleuve. C'est ce que sous-entend le titre en forme de valise poétique ; la rivière coule et vous domine dans le même temps.
Si les Humains entraînés dans cette grande Histoire sont la carcasse du temps, le fleuve influe largement sur ses courbes.
Dans son flux, il transporte un limon ubéreux fait de discours de Malcom X samplés, de carnets de voyage, de chants populaires ou patriotiques qui se glissent subrepticement pour mieux donner du relief au paysage...
C'est le saxophone qui se charge de ces détails, comme on borne une carte. Il peut être lointain, vaporeux, il est omniprésent. C'est le double de Matana Roberts, comme une conscience qui dicte, oriente, dirige sans accroc, en se tourmentant peu au regard des épisodes précédents
Et puis il y a les atmosphères, qui contextualise le sud des Etats-Unis. Pendant plusieurs semaines, Matana Roberts s'est balladé pour faire du Field Recording le long du Mississippi : des églises qui carillonnent, un bébé qui pleure, des voix fantomatiques, un brouhaha incertain, un train qui crisse... Ce qui habille à merveille cette hallucination est une plongée concrète, dans tous les sens du terme, y compris le musical, sur le terrain d'expérimentation.
Vient alors la question qu'on aurait du évacuer tout de suite. Elle vous inquiète, à cet instant. Est-ce du jazz ? 
On s'en tape, non ?
C'est de la musique, fait par des musiciens qui ont plus d'une dimension pour s'exprimer. Comme George Lewis, dont Matana Roberts est proche artistiquement, lorsqu'il enregistrait Imaginary Suite avec Douglas Ewart, auquel on ne peut que penser à l'écoute de River Run Thee. C'est une musique puissante, addictive et en même temps étrange qui vous étreint. Elle est à prendre en son entier, car elle se conçoit comme une trajectoire sans rupture, malgré toutes les couches et les entrelacs qui la compose.
Matana Roberts vient de frapper un grand coup, et de confirmer que cette décennie -et peut-être les prochaines- lui appartiennent déjà.
On attend déjà le quatrième, avec impatience.
En attendant, il existe un langoureux plaisir, s'écouter les trois actes à la suite. Nul doute que le quatrième nous étonnera encore !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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