Il est des disques d'évidence, et d'autres dans lesquels on rentre avec plus de temps, qui se laissent désirer, sans pour autant s'abandonner. Il y en a deux ou trois sur le bureau ; pas immédiatement séduit mais en même temps incapable de faire sauter dans le mauvais tiroir.
Alors, on y revient, ne serait-ce que pour en trouver la clé.
C'est le cas de Media Luz, l'album du pianiste Jean-Marie Machado paru sur le label La Buissonne il y a quelques mois, en compagnie de Dave Liebman. Peut-être en attendais-je autre chose. Sans doute surtout à cause de la présence de Claus Stötter, trompettiste allemand parmi les plus brillant d'Europe, que l'on a eu la chance d'entendre dans deux ONJ successifs et pourtant bien différents, celui de Cugny et surtout celui de Denis Badault... Mais qui est aussi un habitué des orchestres de Machado. On le retrouve d'ailleurs dans le tout récent Lagrima Latina, avec Danzas.
Stötter sur cet album est l'artisan de l'étrangeté qui y règne ; car si le duo entre Machado et Liebman est ancien, et constitue la matrice de la musique qui se joue dans ce Media Luz, ne serait que parce qu'ils en sont les auteurs, le trompettiste est omniprésent.
Il suffit d'entendre l'élégance absolue de l'intro de "La Tarde Silenciosa", où accompagné du violioncelliste Guillaume Martigne et de l'altiste Cécile Grassi, deux membre du quatuor Psophos pour s'en convaincre.
Avant toute chose, et histoire de bien se tirer une balle dans le pied pour ce qui va suivre, je vous invite à aller lire la chronique de mon camarade Olivier Acosta sur Citizen Jazz, qui a contribué à me donner envie de réécouter cet album une nouvelle fois, et sans doute d'en découvrir la valeur.
Et puis il y a eu l'occasion de voir l'ensemble Danzas de Jean-Marie Machado lors de la rencontre Grands Formats. Cette constation in situ de cette faciliter à mélanger les couleurs, fussent-elles plus pastels et ténues qu'à l'accoutumée. On à l'habitude de voir les orchestres de Machado avec des couleurs vives, franches, tranchées.
Media Luz signifie pénombre en espagnol et les nuances sont plus frêles, en témoigne "Media Luz", où le piano se dissout dans un tutti du quatuor avant de vibrer avec le ténor de Liebman. On a le sentiment de quelques gouttes persistantes qui s'évaporent au contact de la chaleur franche de la lumière. C'est un sentiment qui se répercute également sur la magnifique suite Same Place Different Time où chacun des mouvement ressemble à un petit Haïku sensible.
Ainsi "Brumes sur la terre humide" est un des plus beau morceau de cet album. Le son clair et franc de Liebman se faufile entre cordes qui serpentent, avant de laisser la place à une trompette soyeuse. Le piano de Machado est parfois lointain, jamais absent. Il suggère. Il oriente ou infléchis de quelques notes. Il équilibre le propos entre cordes et cuivres. Un propos d'une grande stabilité. La voici la pénombre : un équilibre ténu mais solide entre ombre et lumière comme entre tous les timbres.
Soyons-en convaincu, Media Luz est un concentré d'arrangements luxueux et d'ambiances pleines de douceur et de poésie. Le maître des danses Machado propose des arrangements luxueux, notamment lorsque le fado est suggéré sur la suite A Noite et ses accents plus populaires et plus lumineux, proche parfois de l'univers de Tati, auquel la musique de Machado fait parfois irrésistiblement penser.
Un disque qui mérite qu'on prenne le temps, donc. Ce n'est pas là sa moindre valeur.

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