Le mois de mars 2012 sera de ceux dont le pianiste Roberto Negro se souviendra longtemps. Ce mois là, le jeune pianiste turinois passé par le conservatoire de Chambéry et atterri dans l'usine de champion du Tricollectif disposait d'une carte blanche au magnifique amphiopéra de Lyon.
L'occasion de créer la divine Loving Suite pou Birdy So, justement qualifié dans ces pages d'Instant Classicmais aussi de montrer à voir son trio. Un trio augmenté du trop rare Christophe Monniot, que Negro avait rencontré alors que le saxophoniste dirigeait le JPOA, un orchestre Rhône-Alpin qui comptait le pianiste dans ses rangs.
C'est à ce trio qu'est consacré le présent double album qui se présente en deux disques distincts, l'un, Luna di Wuxi, en trio enregistré en studio et qui fait suite à Downtown Story, chroniqué par ma camarade Diane Gastellu pour Citizen Jazz ; l'autre, à l'Opéra, en trio augmenté donc de Monniot et qui est enregistré en public (à l'opéra, donc). 
Pour la petite histoire, le tout est désormais officiellement quartet, sous le nom de Kimono.
Le présent enregistrement n'est donc pas neuf, mais il est frais et nous renseigne beaucoup sur le talent de compositeur et d'arrangeur de Negro dans un domaine finalement assez différent des précédents disques. Evidemment, lorsqu'on écoute "Grace" de Jeff Buckley, qui ouvre Luna di Wuxi, on reconnaît dans l'ostinato introductif quelques Taffetas qui composait l'écharpe d'Elise Caron dans Birdy So.
Mais l'insistance du propos, sa reprise en écho par la basse électrique de Jérôme Arrighi laisse transparaître un univers moins charnel, plus dense ; plus urbain en un sens... On lira la chronique de la tournée chinoise du pianiste pour s'en convaincre. La lune de Wuxi, ville industrieuse proche de Shanghai, n'a rien de la demeure de Pierrot.
Elle est plus drue, et plus crue pour forer le ciel Papier Carbone.
Dans ce trio l'on retrouve le fidèle batteur/percussionniste Adrien Chennebault, présent dans Birdy So et dans l'autre bijou, La Scala mais aussi dans Walabix, et donc Arrighi venu apporter un axe de puissance à un triangle dont les deux autres pointes nous ont habitué dans les projets connexes à une approche sensible et plutôt contemplative.
L'effet est immédiat et nous révèle tout le potentiel de groove qui se cache dans la main gauche de Negro dès "Ogni Cosa è Illuminata" qui commence pourtant par une abstraction nébuleuse entre les cordes frottées du piano et la batterie de Chennebault avant de ferailler avec la basse dans un martèlement de notes. Un jeu en constant mouvement que l'on retrouvera également sur "Come un libro d'Erri de Luca", sans doute le sommet de ce premier disque. Luna Di Wuxi consacre une joie de jouer ensemble, un plaisir de la simplicité et de la cohésion qui n'empêche pas une certaine douceur, qu'on retrouve dans "Il giorno della civeta" où le toucher sensible du pianiste effleure à peine le silence.
Le second album est résolument différent avec l'arrivée de Monniot. Il y a une certaine urgence qui n'est pas liée seulement à l'enregistrement live. L'arrivée de Monniot redistribue forcément les cartes.
Il y a dès l'intro une certitude.
On reconnaîtrait Monniot entre mille : son timbre perçant, belliqueux, bardé d'effets électroniques qui libèrent comme par magie la basse d'Arrighi, qui part se promener loin de ses bases -rythmiques-. La conséquence est immédiate : le piano de Negro se fait plus rythmicien, plus frappeur.
Le disque "A l'Opéra" est de la haute voltige. Les titres s'enchainent, il y a une évidente cohésion entre les quatre musiciens, qui explose dans "La Buona Stella" pour ne jamais redescendre. On découvre dans le dialogue entre le pianiste et le saxophoniste tout une culture Classique commune qui revient en reminiscence. Ce n'est pas seulement lié à la reprise de "PH", composition de Monniot présente sur Vivaldi Universel et qui garde ici tout son allant et sa pointe d'humour.
Ca tient à une fluidité de chaque instant, à des moments plus ornementaux comme pour reprendre son souffle et réattaquer derechef ("'No Plane, No Train").
Sur ce titre, on ne peut s'empêcher de songer à une production Budapest Music Center -où Monniot eu ses habitudes-, tant dans l'énergie déployée que par l'aisance générale du quartet, avec notamment ce saxophone mutant qui jaillit d'un propos très dense.
On notera d'ailleurs que le dernier morceau de l'album, "Blanc Cassé" est un titre du duo Ozone avec Emil Spanyi, avec qui Monniot enregistra sur BMC, en compagnie de Miklós Lukacs.
Il est temps de souhaiter longue vie au quartet Kimono. Cette première rencontre est tout bonnement alléchante. Elle annonce nécessairement d'autres moment ; elle permet aussi de se voir confirmer une certitude : Roberto Negro est l'un des musiciens les plus intéressant de cette génération pourtant dorée...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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