Lorsqu'on est face à une musicienne comme Alexandra Grimal, qui porte un intérêt prédominant à la géographie intime et au climat de sa musique, qu'elle soit celle d'un ensemble aux intéractions multiples comme ses dragons, où au bonheur d'un pas de deux improvisé, on ne peut que prêter attention à ce qui entoure chacun de ses disques. Après le vent chaud et subtil exploré en compagnie du pianiste Giovanni Di Domenico, voici que la saxophoniste rencontre le contrebassiste Benjamin Duboc dans un Retour d'Ulysse qui fleure le voyage.
Ou plus exactement la quête. Elle n'a rien d'initiatique.
On pense forcément à d'autres attelages contrebasse/saxophone que la musique improvisée nous a offert, Léandre et Lacy par exemple...
On en est ici assez éloigné. La parcimonie est le mot d'ordre, à la frange du silence, mais avec ce sentiment que tout pourrait s'enflammer au moindre cahot. "Le retour d'Ulysse" en est un magnifique exemple, où le souffle rêveur et plein de scorie du ténor vient lustrer un embrasement soudain de la contrebasse qui se transforme en une errance aux tréfonds de l'instrument. L'enregistrement de très grande qualité permet d'entendre chaque interstice dans cette masse au calme apparent : cliquetis des clés et choc des doigts sur les cordes. Il semble même parfois il y avoir tant de retenue qu'on croirait y deviner le frottement de chaque grain de peau.
Ceci confère une grande sensualité à cette attention permanente. Le feu couve, mais il réchauffe plus qu'il ne menace ("Isha").
Les deux musiciens ont prouvé depuis longtemps leur capacité à maîtriser un monde à défricher et à rendre paisible les contrées les plus hostiles ; le plus étonnant est qu'il aura fallu tant de temps avant de les trouver ensemble, tant leur musique s'accorde et s'assemble à merveille ; puissance tranquille de deux instrumentistes à la précision redoutable.
Il faut rendre grâce une fois de plus à l'ami Julien Palomo et son label Improvising Beings qui nous permet de découvrir ce double album enregistré en trois jours à l'été 2013 dans un visible esprit de concorde. Jamais les deux improvisateurs ne s'affrontent, même dans ce premier morceau "rencontre" ou pourrait se mesurer les forces en présence. Plutôt ils se combinent, les timbres se mèlent, s'agglutinent dans une recherche d'épure entre le lent glissement de l'archet et le souffle plein et légèrement traînant d'Alexandra qui transporte autant qu'il porte au rêve.
L'épure s'étend jusqu'à la pochette, bateau blanc esseulé dans un océan de blanc marial, qui fait hésiter entre la brume des limbes de "L'Homme qui court" qui recouvre le pizzicati insistant de Duboc et l'infiniment petit du morceau "Entrelacés" sur le second album où le ténor d'Alexandra Grimal décrit en quelques notes profondes un monde luxuriant.
Du moindre geste, le duo fait musique. Il se répète de manière lancinante sur la contrebasse, base ténue mais on ne peut plus solide d'un papillonnement à deux. Sans surprise, c'est Alexandra Grimal qui porte les ailes ; elle pique comme l'abeille sur "Empreintes" pendant que les pizzicatis fouinent dans les profondeurs. Elle plane comme une émanation diaphane dans "Gaïa" lorsque le duo semble s'extraire d'une sorte de silence primaire, à peine ridé par le son d'infrabasse qui percole de la contrebasse de Duboc.
Au gré des morceaux, on comprend que la promenade d'Ulysse tient plus de Du Bellay que d'Homère. S'y confronte une expression absolument chambriste dans les notes immobiles du soprano ("Rencontre") et de soudaines explosion de jazz, dans le tempo désarticulé de la contrebasse, lorsque la contrebasse se met à poursuivre le saxophone de ses assiduités ("Chemins").
Voici sans doute ce vers quoi il faut chercher, dont on trouve quelques clés dans cette introduction du thème Coltranien "After The Rain" au coeur du morceau "La Danse des Puces". La recherche des liens entre les différentes expressions musicales, "entre le marbre dur et l'ardoise fine"... Une démarche très proche de ce que Duboc proposait en solo lorsqu'il se colletait au thème de St James Infirmary, déjà chez Improvising Beings, où ce qui tangente toute la carrière de la saxophoniste, dont chacune des apparitions est un bonheur renouvelé
Un très bel album, qui se savoure dans le temps, et dont les deux faces font penser à ces albums vyniles qu'on devait retourner et qui offrait, d'une pile à l'autre un univers changeant.
Une grande réussite.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

10-Errance-Sequana