La force de nos musiques, c'est d'être universelles ; mieux que ça, de le revendiquer. De mettre en avant le franchissement des frontières, des genres, des styles, des expressions. Non pas pour le faire par simple posture, mais pour que ça circule librement. Libre circulation de la musique qui ne se conçoit qu'en étant libre et sans carcans.
C'est ainsi que cette réflexion nous mène tout droit à la flûtiste Naïssam Jalal, son heureux mélange des cultures entre la Syrie et la France et sa capacité à se jouer d'à peu près tous les rythmes, fut-ils complexes, impairs, ou de guingois. On avait eu l'occasion de découvrir la musicienne au côté d'Hubert Dupont, d'abord sur Jasmin, dédié aux Révolutions arabes, et le délicieux VoxXL où elle laissait transparaître un goût pour les musiques urbaines.
On le retrouve sur Oloob Hayati (ce qui signifie "mon style de vie" en arabe, me souffle Gougueule) le premier disque avec son quintet Rythms of Resistance, né à la même époque que Jasmin.
Il suffit pour s'en convaincre de se laisser porter par le groove éclatant de "Nomades", où sa flûtes à la fois tranchant outil rythmique et conducteur de troupes mélodiques se fraie un passage entre l'architecture anguleuse du batteur italien Francesco Pastacaldi, aperçu dans le tonitruant trio Jean-Louis, et le violoncelle voyageur de l'allemand Karsten Hochapfel, membre de groupes chouchous comme Odeia ou les Morgen Naughties.
Pour l'accompagner au gré de ses pérégrinations dans tous les rhizomes de son identité musicale, elle a donc choisi des voyageurs. Ce genre de musiciens qui ne peuvent concrètement se rencontrer dans des villes comme Paris. C'est la force de cette ville, et c'est ce qu'elle ne devrait pas perdre : les musiciens y viennent de partout et font de la musique ensemble.
Hochapfel est une sorte de caméléon musical qui s'adapte à tous les répertoires, à la guitare comme au violoncelle ; dans Odeia, il est tour à tour grec ou toscan. Ici, il visite le bassin méditerranéen comme s'il y avait passé toute son enfance. La rythmique de guitare lancé par le slap de traversière sur "Parfois c'est plus fort que toi" avant qu'une tournerie qui fait parfois songer au sextet d'Henri Texier en est un parfait exemple, extrêmement vivace.
On en aura également un exemple dans le très beau "Om Alshahid", lorsque le violoncelle trame un propos où la flûte et le Nay (Jalal passe parfois à cette flûte traditionnelle qui a suivi la Route de la Soie), croise le saxophoniste Mehdi Chaïb, aperçu au sein de l'orchestre Total Gnawa ou encore avec Djiz.
Pour finir ce quintet international, il manquait un dernier maître rythmicien ; il ne pouvait alors y avoir meilleur choix que le contrebassiste hongrois Mátyas Szandai. Depuis 2002 où je l'avais découvert au sein de l'Elemér Balázs Group, je ne cesse de dire qu'il est l'un des meilleur contrebassiste européen, à l'aise dans tous les registres et capables comme Hochapfel d'être un caméléon. Depuis qu'il est installé sur Paris, les choix son parfois discutables, mais ici, il est dans son biotope. Le son est plein, puissant et à la fois très musical ; il fait merveille dans sa discussion avec la flûte sur le très nostalgique "Beirut" qui clôt l'album. Mais avant tout, il est le liant final de ce très bel orchestre.
A quelques moments choisis, Jalal évoque son pays, l'errance, le déchirement, le déracinement. Le texte qu'elle assène à mi-voix sur "Frontières" est de ceux là. L'instrumentation, la flûte, les musiciens choisis fera songer à ce que Sylvaine Hélary propose en trio. Il y a cette même colère sourde et la volonté cependant de la colorier.
Avec ce premier album sous son nom, Naïssam Jalal signe un coup de maître, tant son album conviendra à la fois aux amateurs de musiques traditionnelles et à ceux qui aiment à les mâtiner. Entre deux mondes, entre deux musiques, dans cette intervalle, cette syncope où tout est possible et tout se créé.
C'est justement de cet endroit là qu'on attend le jaillissement de toutes musiques...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

57-Place-des-Héros