S'il existe un garçon insatiable dans le jazz européen, il s'agit bien d'Alban Darche.
Insatiable, mais pas bavard ; chaque année, le saxphoniste nous livre divers projets qu'ils soient cubiques ou non, à géométrie variable ou fruit de la fidélité qui le lit à plusieurs musiciens, comme Sébastien Boisseau.
On retrouve d'ailleurs le contrebassiste dans ce nouvel avatar de ses cubes : après le Cube, le Gros Cube et l'Orphicube, qui incarnent chacun une sphère musicale propre -un comble pour un cube-, voici Hyprcub pour le label Yolk.
La disparition du E a moins à voir avec Georges Pérec qu'avec l'allure étasunienne de ce patronyme. Car lorsqu'on découvre la skyline typique de New-York, celle des villes debout de Louis-Ferdinand Céline qui s'offre à ceux qui débarquent par la mer sur la pochette, et a fortiori lorsqu'on découvre l'efficacité contemporaine qui traverse, il ne fait pas de doute.
Avec son nouveau quintet augmenté de Sylvain Rifflet qui vient souffler sur deux morceaux (notamment le formidable "Saudade" où la mélancolie lisboète se perd dans Lower Manhattan), il est clair qu'Alban Darche part visiter l'Amérique avec des yeux d'européen.
Chercher la fulgurance collective en ne perdant rien de son sens de l'arrangement, que l'on retrouve dans le très beau "Crooked House" (maison de guingois...) qui donne son titre à l'album : Il y a cette base rythmique incroyable, celle de Frelon Rouge, la base impaire de toutes les envolées même les plus lumineuses où Sébastien Boisseau retrouve Christophe Lavergne. Une base comme un chien dans un jeu de quille parfois qui donne son identité à Crooked House.
Ajouté à l'étonnante raucité du piano de Jozef Dumoulin, le groove ajoute à son naturel chaleureux un côté très anguleux. Jozef Dumoulin brille dans cet album, quand bien même il ne retrouve son fidèle Rhodes qu'à de rares occasions. L'une de ce ces occasion est néanmoins fort belle, notamment lorsqu'il s'agit de discuter avec la rondeur de la contrebasse de Boisseau sur l'alcalin "Opium" qui fera penser à son récent Trust, en compagnie de deux légendes New-Yorkaises. 
A côté de cela, il y a la construction des soufflants, où à côté de Darche on retrouve Jon Irabagon au saxophone ténor, attentif au moindre timbre, prêt à s'enflammer au moindre mouvement, même s'il ne s'agit pas de virulentes algarades ("Chanson de la maison").
La présence d'Irabagon, dont il faudra un jour dire sa relation privilégiée avec les contrebassistes, que l'on ressent ici avec Boisseau comme elle a toujours brillé avec Barry Altschull ou Mark Helias, et de Dumoulin peuvent paraître surprenante au regard des récents disques de Darche, mais elle forme au contraire une boucle.
Il y a chez les six musiciens une certaine communauté ; Dumoulin a enregistré sur le label Yolk, Irabagon a joué avec Rifflet un hommage à Moondog... Par ailleurs Irabagon est membre du septet de Mary Halvorson, et j'aime bien quand mes marottes musicales ont les wagons qui se raccrochent.
Cette dernière phrase était un aparté.
A l'écoute de chacun des morceaux il ne fait pas de doute qu'on est dans l'écriture du saxophoniste, on retrouve cette joie de confronter sa propre écriture complexe à l'essence d'une musique très référentielle. Ici, cela se traduit par un jeu de rupture du batteur qui permet de donner à cette évocation du jazz contemporain de la côte Est un éclairage vraiment "cubiste", au sens multidimensionnel des perspectives.
Hyprcub.
Ou peut-être Uppercub à la pointe du menton lorsque le disque s'ouvre sur "Abanology", titre on ne peut plus référentiel où la jubilation infuse un mélange de maîtrise et de surprise. La surprise vient en premier de découvrir Darche au seul alto. Certes, il est familier de quasiment toute la grande famille d'Adolphe Sax, mais c'est la première fois, de mémoire de suiveur fidèle, qu'on le retrouve à ce seul agrès, évidemment très connoté. On entend beaucoup de choses dans ce précipité où sont jeté en quelques secondes Parker et Ornette Coleman tout en restant foncièrement du Alban Darche, avant de s'effilocher entre piano et contrebasse dans un propos plus abstrait. La maîtrise est là.
Hyprcub est une voie rapide imaginaire entre New-York et l'Europe qui fera également songer aux directions prises par certains disques de Budapest Music Center. Ce disque, qui paraîtra le 30 avril prochain est un régal. De ceux qui nous font attendre avec impatience la prochaine aventure cubique.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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