Autant le confesser tout de suite, Sylvaine Hélary est l'une des artistes préférées de ces pages.
Parce que son univers est dense, poétique, plein de surprise. Parce que lorsque je l'ai découvert, elle était partie prenante d'un groupe de Christophe Monniot dont le disque était sorti sur Budapest Music Center (ce sont des choses qui comptent). Parce qu'elle fut longtemps membre du Surnatural Orchestra qui reste l'une des plus belles aventures musicales de ces dernières années. Parce que chacune de ses interventions fait montre d'une liberté d''esprit et d'une profonde réflexion, au delà même de la musique, souvent avec les mots, en témoigne son album en trio qui faisait large place au texte.
Récemment, on a vu également Sylvaine dans l'aventure d'Alexandre Pierrepont The Bridge, en compagnie de Fred Lonberg-Holm notamment.
Depuis plusieurs années, Sylvaine Hélary anime le spectacle Printemps en compagnie de nombreux comparses, où l'on retrouve entre autre le percussionniste du Tower-Bridge de Ducret, l'excellent Sylvain Lemêtre. Tout comme lui, Sylvaine Hélary se moque bien des chapelles musicales et sa musique est au carrefour des expressions, entre jazz, musique improvisée et musique contemporaine.
Avec l'indéfectible Antonin Rayon au piano et Hugues Mayot (ONJ Benoit, notamment) aux saxophones et clarinettes, c'est dans ces directions multiples que s'élance ce projet aux allures d'art total mélangeant images, parole politique, référence philosophique et une musique exigeante, attentive et pleine de poésie qui n'est pas sans rappeler -sur la forme plus que sur le fond- la multiplicité du Surnatural Orchestra.
Ce n'est pas une surprise de la retrouver sur le label Ayler Records. La grande liberté est une marque de fabrique commune. Elle s'exprime ici à plein, et se moque du chemin, tant que le but est là. En quelques mois, on sera passé chez Ayler d'un vent brûlant intimiste avec Alexandra Grimal au métal contondant de Matthieu Metzger ; Printemps s'ouvre sur les conversations tintinnabulantes de la main droite ferme de Rayon et la palette très coloriste de Lemêtre qui commente littéralement une conversation téléphonique avec le blogueur égyptien Aalam Wassef (qui prétait déjà sa voix sur le trio).
L'ouverture est totale.
Le Printemps de Sylvaine Hélary est un écho aux espoirs des printemps arabes, qui ont impressionné nombreux musiciens -nous en parlions il y a peu-. Ici, la réflexion en marchant de Wassef est plus globale. Il parle du pouvoir et de son organisation ; de la responsabilité individuelle du devenir collectif. Il fait écho aux textes du philosophe Xavier Papaïs. En creux, au delà de la dimension intensément politique du disque, on perçoit une réflexion sur la fonction de la musique et les relations de domination ou d'égalité qu'elle induit.
Ces thèmes circulent dans la musique extrêmement sophistiquée proposée par les musiciens, où l'on retrouve également Julien Boudart aux synthétiseurs.
Les formes bruitistes et les jeux de timbres se succèdent, s'ammoncèlent, s'érodent pour donner de la matière au sujet. Une sorte de prolongation concrète des thématiques parfois un peu verbeuses qui trouve dans la musique plus qu'une illustration, mais une forme d'expérience. 
On songe dans "La production du milieu" par exemple à ce qu'Yves Robert développait dans le fondateur "L'Argent". Mais aussi, à ce disque de François Cotinaud paru également chez Ayler Records. Une preuve de plus de la cohérence de ce label. La multitude de Printemps pourra paraître parfois un peu désordonnée, elle est effervescente. Elle bourgeonne, ce qui est, pour la saison, la moindre des choses...
Et puis, en surplus de Printemps, il y a Spring Roll, deuxième album de ce double.
Et c'est là la grande oeuvre de Sylvaine Hélary.
Le disque est court, mais il est tonitruant. Plus exactement, il est un précipité de toutes les idées qui fusent dans Printemps. Dans Spring Roll, on retrouve le quartet seul et très soudé. Quelques voix apparaissent, pour égrainer de courtes annotations poétique. un haïku de Bashô ("En chemin, fiévreux, sur les plaines brûlées, errant, je rêve") où la flûte et le saxophone mêlent leurs timbre dans l'écho lointain d'un gong et d'un piano soudés. 
Construction sur un sable plein de rêves où l'attention est à son comble. La tension est saillante, mais elle n'a rien d'acrimonieuse. Elle illustre juste cette volonté de légitimer chaque geste, de lui donner du sens et de le faire vibrer à l'unisson des autres. C'est toute la force de "Bruissement du monde" et ce solo inaugural de Sylvaine, dont l'entêtante légèreté donne des ailes à un piano grave et terrien. 
"Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant." écrit Robert Walser, cité sur la pochette du disque. Cette phrase résume à merveille l'ensemble de ce double album qui a besoin de temps pour s'imposer mais dont la magie poétique est absolument envoutante. 

Un grand disque, dense et troublant.

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