Sylvain Didou est un contrebassiste de l'Ouest de la France qui joue avec des danois au sein du groupe The Whøøøø. On aime bien ici, ces alliances improbables et transfrontalières : il n'y a sans doute que dans le jazz que l'Europe est faite, et depuis si longtemps !
C'est à cette occasion, et parce que le guitariste du groupe danois Lars Bech Pilgaard est suivi avec intérêt dans ces pages qu'un soir de concert, je me suis retrouvé avec le disque du sextet Oblik dirigé par le contrebassiste. C'est d'ailleurs sur Ormo Records, le label qui avait déjà sorti le disque de The Whøøøø que sort Order Disorder, avec un graphisme tâchiste assez proche.
Régulièrement, ce disque revient sur la platine, avec la certitude de tenir là une musique très intéressante, mené par une bande de musiciens couvé par le Pannonica de Nantes. La veine ornetto-colemanienne est très différente de ce que le contrebassiste propose avec les danois, mais elle mérite un grand intéret, et peut plus encore. Le travail mené sur la dynamique d'orchestre avec le pianiste Cyril Trochu, membre avec Didou de l'Apache Trio, autre formation à suivre est assez remarquable
Order Disorder, le titre de l'album donne une indication sur la volonté de l'orchestre de jouer les frottements et les apaisements, les tuttis fondateurs et les disloquations soudaines. Ce sont dans ces dichotomies que chacun trouve son espace, grâce à un jeu de timbre très sophistiqué où les soufflants ont une place de choix. On y remarque le tourangeau Alexis Persigan, tromboniste découvert par beaucoup dans l'armée de trombonistes de Marc Ducret Sur le Volume 3 de Tower.
Il suffit d'écouter son glissandi profond, comme un drone subtil et fondateur au coeur des basses martelées du piano de Trochu sur le morceau "Capelia X" pour s'en convaincre. Mais plus globalement, sa prestation dans tout l'album est notable, a fortiori dans les morceaux courts où l'atmosphère doit être tout de suite malléable. Il apporte du relief à la masse orchestrale, en compagnie du saxophoniste ténor Pierre-Yves Mérel et du trompettiste Alan Regardin ("Perdrigon").
Trois soufflants et trois musiciens chargés de la rythmique, l'orchestre Oblik joue d'abord la carte de l'équilibre des forces. Puis du rapport de force. C'est ainsi que dans le puissant "Olop", tout se construit d'abord sur une solide assise entre le batteur Fabrice L'Houtellier (qui anime un duo avec le trompettiste Alan Regardin) et l'axe Piano/Contrebasse, lui même central.
Peu à peu, la machine implaccable se voit éroder d'abord par une trompette puissante puis par le ténor chaleureux. Tout s'ammalgame avec un sentiment d'unité sans faille.
Voilà pour l'Ordre ; mais dès "3D" qui lui fait suite, le Désordre réapparait, dans un mouvement constant de timbres, qui passent de solistes en solistes, à peine maintenus par une contrebasse ronflante. Ce désordre n'a rien de chaotique, il est au contraire constructeur de schémas plus complexes. Il permet à Oblik de trouver un furieux équilibre, qui s'exprime à merveille dans la longue pièce inaugurale "Le Chat".
Elle mérite à elle seule qu'on se penche sur cet album.
"Le Chat" est une magnifique description du félidé. Dans son rythme, sa fluidité, sa douceur et même dans son caractère interlope. Le morceau commence par un jeu à fleuret moucheté entre piano et contrebasse où vient s'immiscer un trombone discret. Puis chaque instrument vient déposer quelques notes esseulées, et c'est comme un dessin qui apparaît à coup de petit traits rapides : un souffle, un tutti, un piano cristallin...
Soudain l'orchestre bondit de la batterie, avant de repartir en chaloupant dans un ostinato de Trochu. La pièce démontre le talent d'écriture de Didou et celle d'un orchestre à sa mesure.
Une belle découverte.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Keys