"Roule ta salive", l'injonction pourra n'avoir aucun sens à qui n'a jamais porté une embouchure aux lèvres. Aux autres, elle parlera, ne serait-ce que de manière imagée, surtout dans ces grandes embouchures de trombone dans lequel on crie, on crache ou l'on vibrionne.
L'auteur de ses lignes ne le sait que trop bien, puisque ce fut son instrument avant que, las d'être très mauvais, il se mit à écouter plus attentivement la musique des autres ; il en reste quelque tendresse particulière pour le trombone, et une certaine excitation de le voir à la fête quand un disque lui est presque entièrement consacré.
Roule ta salive, c'est le nom qu'a choisi Henry Herteman pour son premier disque solo au trombone, sorti sur le label Improvising Beings. Ici, c'est la découverte d'un improvisateur exigeant que l'on a guère eu l'occasion d'entendre sur album. Un disque tout entier dédié à l'instrument à coulisse pour un musicien qui touche également de la flûte traversière mais également au clavier.
Henry Herteman est basé dans le sud-ouest. On le croise aux côtés de nombreux musiciens improvisés, à tel point qu'on le rapproche, à l'écoute de cet album d'un autre personnage de la musique improvisée hexagonale, du sud-est cette fois-ci, l'ami Henri Roger.
Récemment, c'est au coeur de la formation Les Sonofages, proche stylistiquement du London Improvisers Orchestra qu'on le retrouve. Il croise dans cette formation des musiciens comme Heddy Boubaker ou Christine Wodrascka.
A l'écoute de "Narcisse Recordings" qui ouvre Roule ta Salive dans un dialogue en miroir d'un trombone répliqué, on comprend très vite que le trombone est son instrument favori. Des basses ronflantes répondent à des claquements d'embouchure qui forment une sorte de rythmique instable. Parfois, le trombone et son double joue à l'unisson. Une bague frappe le cuivre, un growl s'envole...
Il est peu de dire que l'usage de l'instrument est étendu, mais aucune place n'est fait à la démonstration. Tout se conçoit dans l'instant, à l'instar de "Vapeur Urbaine" qui se construit dans mélange de souffle et de cri.
Le trombone, dans un écho de plus en plus présent, se transforme en une beat-box mutante qui sait également devenir porte-voix de quelque colère soudaine. Les morceaux de l'album sont la plupart du temps assez court, et construisent des atmosphères disparates ou la tension est toujours palpable.
La colère, par exemple, on la trouve dans cette maîtrise ahurissante du rythme dans un morceau comme "Décor du corps à cor" ou des craquellements du souffle s'échappe un timbre de trombone tout à fait étonnant, pour ne pas dire inédit.
Cette impression se poursuivra dans l'étrange "KCBS" où l'instrument est passé à la moulinette des pédales d'effet pour ressembler tour à tour à un riff de guitare où à une cloche de verre où l'on retrouve en écho cette phrase entêtante et fanfaronne qu'il utilise dans "Roule ta Salive".
Le traitement électronique du son est omniprésent dans l'album, sans être invasif. Il sert à explorer plus loin toutes les possibilités d'un instrument qui en a de nombreuses. On songe que Herteman, qui reste un musicien assez discret, est largement influencé par tout ce qu'a pu défricher un musicien comme George Lewis. C'est en tout cas plus qu'une impression dans la "Suite Cyber Radio Destroy" et ses sons singuliers.
Le disque d'Henry Herteman est très réfléchi. Mûri, même, pourrait-on dire, même s'il laisse aux premières écoute une sensation de liberté sans filets. Mais tout est construit, même si c'est à grands traits pour permettre de dessiner un très riche univers où l'on croise des figures du jazz suggérées, survolées ou dont on ne garde que l'esprit, comme ce magnifique "Le souffle de Ming" ou l'on décelle un "Good Bye Pork Pie Hat" de guingois qui semble sortir des limbes.
Il faut remercier Improvising Beings de permettre cette découverte ; au delà du musicien, elle ne fait que confirmer une chose. Le trombone, on ne fait pas mieux. En toute objectivité...

Et une photo qui n'a strictement rien à voir. Enfin, si, en fait...

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