C'est amusant les discussions "culture" dans le bus, à la machine à café et dans les travées de déambulations générales. Les moments où l'on décide de ne pas s'isoler dans sa petite bulle douillette faite de clarinettes hurlantes et de contrebasses contondantes.
Enfin, non.
C'est déprimant la plupart du temps.
En réalité et c'est amusant lorsqu'arrive aux oreilles des noms de musiciens dont on sait depuis toujours que dans un monde normal, ils seraient des superstars. Ca donne une forme de normalité à ce monde de dingue ; et c'est pas mal.
C'est le cas en ce moment avec Jeanne Added.
On a beau ne pas être adepte des prophéties et des auto-citations, je disais ici il y a 1295 jours : "Plus les années passent, et plus on se dit que les seuls qui n'aiment pas Jeanne Added sont ceux qui ne la connaissent pas (les pauvres...).".
De deux choses, l'une : soit la pauvreté recule, soit Jeanne Added est de plus en plus connue. La réponse est d'évidence. Ce n'est pas seulement justice, c'est jubilation

Avant de parler de l'absolue réussite que constitue Be Sensational, le disque de Jeanne sorti début juin, quelques souvenirs pour ceux qui viennent de se prendre la déferlante d'émotion de cette voix et la sincérité de l'artiste. Pas pour jouer les anciens combattants ou celui qui savait avant les autres, mais pour donner envie d'écouter au delà.
Même si la douceur électronique de "Be Sensational", et ses allures Björkiennes écorchées pourrait se se satisfaire d'une écoute unique pour tout expliquer, surtout enlacé à cette bombe que représente "Miss it All" qui est certainement le sommet de l'album avec ce mantra "It's Killing you" au milieu des montées incontrôlables des nappes des claviers.
Bien sur, il y a Yes Is A Pleasant Country et cette manière si troublante d'aborder la poésie. Il y a Verlaine ou elle chante avec John Greaves. Il y a cette reprise de "La Chanson de Maxence" dans le Nouvelle Vague de Stéphane Kerecki où il faudrait être un thatchérien fait de viscose et de polyamide pour ne ressentir aucune émotion...
Et tant d'autres choses, tant d'autres choses...
Mais ce qui reste la cristallisation, pour moi, c'est cette interprétation de "Où va cet univers", texte de Léo Ferré, dans le Poète, Vos Papiers d'Yves Rousseau. J'ai le souvenir exact de l'émotion qui me prit, de cette espèce de chair de poule diffuse qui vous chope avec une gaîté profonde.
Il y a rarement de "je" sur ce blog, mais là il faut du "je". J'écoute toujours cette musique et cette chanteuse avec la même jubilation.
Elle s'est perpétuée à mesure que Jeanne proposait. La bile de Linnake avec Julien Desprez. La douceur affilée de son premier EP chez Carton et maintenant cet album addictif. Que dire qui n'ait pas été dit sur Be Sensational ? Qu'on avait pas pris une telle claque "pop-rock-truc" depuis une petite fée islandaise à l'orée des années 90 ? Qu'on est heureux de voir enfin cette artiste reconnue comme elle le doit ? Qu'on jubile de voir Anne Pacéo s'éclater derrière sa batterie ? Que "It" et son "Loose What Remains of Your Brains" est un hymne qu'on n'hésite pas à se passer en boucle ? Qu'elle est suffisamment douée pour pouvoir faire ce qu'elle veut de sa carrière ?

On s'en tiendra à une petite satisfaction. On avait raison : même Canal+ et FIP s'en sont aperçu. C'est dire l'ampleur de la clairvoyance.

06-Jeanne