Quelques semaines après avoir évoqué le solo d'Eve Risser, qui fouillait les entrailles de son piano à la recherche de la plus petite parcelle de rêve, et d'émotion, revenons encore une fois sur un solo d'un jeune musicien français qui explore toute l'étendue de son instrument afin d'y trouver de nouvelles sensations.
Ca tombe bien : Pascal Niggenkemper et Eve Risser ont bon nombre de choses en commun.
Le premier a invité la seconde au sein de son orchestre Vision 7, où l'on avait pu déjà remarquer son sens de l'archet, de la corde frotté, de la vibration. Et puis Look With Thine Ears, son premier solo sort également chez Clean Feed qui est toujours présent quand il s'agit de défendre la musique improvisée européenne.
Niggenkemper est un habitué du label, c'est déjà dans la maison lisboète qu'il a enregistré son septet, mais également avec le batteur Joe Hertenstein pour le trio HNH ou avec Joachim Badenhorst (aperçu aux côtés de Samuel Blaser) dans le trio Baloni, dont le présent solo est sans doute le plus proche par sa recherche du frottement, du bruissement de chaque cordes.
Cela laisse un impression de mouvement permanent, inexorable, comme dans ce "Be This Perpetual" où dans ronflement d'archet lourd et profond s'extirpe des grincements et des soupirs à intervalles réguliers, entêtant, puis de plus en plus étiré jusqu'à prendre le dessus et réduire le son de contrebasse à une ligne de flottaison sur laquelle il faudrait se maintenir.
Ou plonger absolument, s'abandonner, refuser de lutter, être pris par le son comme l'est manifestement le musicien qui s'enivre en même temps que l'auditeur dans cette gamme de sons qu'il est entrain de créer, d'expérimenter, de hurler même dans un morceau comme "Men of Stone" ou les cordes sont frappées comme une percussion métallique et crient de rage sous la rafale.
La tension est partout, tension nerveuse des limites vers lesquelles on est transportés ("Blow Wind and Crack Your Cheeks" qui crisse comme un craie sur un tableau amplifié et parvient à en articuler une mélodie grêle). Oui, chacun des titres est un vers du Roi Lear.. 
Le tour de force de Pascal Niggenkemper, c'est de transformer sa contrebasse à la fois en objet et en être vivant. Tension des cordes aussi, et peut être même surtout puisqu'elles sont au coeur de ce constant aller-entre le chant et la pulsation.
L'objet, c'est le sujet de l'expérience, celle des artefacts qui transmute le son, des contacts avec tel ou tel objet percussif, étouffant ou encore vibrant qui donne à la contrebasse des allures de guitare sudiste ou au contraire de bois accordé ("Unpublished Virtues of The Earth"). On s'amusera à chercher, à chaque ambiance, à chaque altération qu'elle est le medium. Une peau de tambour ou une percussion, une tige ou une pince. Un archet parfois, naturel, pur, presque classique et à la fois si proche du glissement de la paume d'une main sur le bois verni.
Unité de l'objet, proximité avec ceux qui l'ont précédé dans l'exercice, à commencer par Joëlle Léandre, et peut être plus encore ici Barry Guy et Barre Phillips (Arcus, une piste...)
Lorsqu'il l'anime, il y a un corps à corps, un dialogue, une attirance charnelle qui fait que ce n'est pas seulement un musicien et son instrument, mais un prolongement, à l'instar de "Let The Fork Invade the Region of my Heart" où le frottement des cordes ressemble à un jet d'électricité acide et transperce totalement. Contrebasse et contrebassiste font un absolument. Comme un prolongement.
On pensera encore un fois à ce que Julien Desprez propose avec sa guitare dans Acapulco, et encore, je ne vais pas de nouveau dérouler la litanie des solos de cet acabit. On le dit ici ou ailleurs depuis longtemps, il s'agit d'une lame de fond de l'improvisation européenne. Bien content de voir des Niggenkemper faire partie de cette écume. Un disque troublant et déchaîné ; indispensable, donc.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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