Mark Helias est de ces colosses que l'on ne peut voir avec autre chose dans les mains qu'une contrebasse.
Ca tombe bien, c'est l'un des grands artisans de l'instrument. Oui, artisan ; pas technicien, pas seulement virtuose, mais artisan. C'est à dire un peu tout ça à la fois. C'est ce que l'on apprend dans l'espèce de portrait chinois qu'il propose dans les notes de pochettes de The Signal Maker, le nouvel album de son trio Open Loose sorti sur le label Intakt Records.
Artisan, car celui qui a joué avec Braxton quelque temps (dans un quartet avec George Lewis, et dans un autre avec Anthony Davis et Ed Blackwell, beaux attelages...) dans les années 70, mais aussi avec toute la fine fleur de la scène alentour comme Andrew Cyrille, Barry Altschul, Marilyn Crispell et surtout Gerry Hemingway et Ray Anderson pour le trio BassDrumBone confesse aimer travailler le bois et la réparation de ses instruments pour mieux en sonder le coeur.
Comment s'en étonner, tant le rapport à l'instrument de Mark Helias est fusionnel avec l'instrument ? C'est l'évidence qui apparaît au coeur de cet Open Loose où il est un très bonne compagnie, pour ce septième album en un peu plus de 15 ans. A la batterie, on retrouve Tom Rainey, toujours aussi inventeur et percussionniste et le saxophoniste Tony Malaby anguleux à souhait qui sait enflammer le propos lorsqu'il en est besoin. Un trio dans une pure tradition colemanienne tendance Ornette, mais qui sait regarder ailleurs, du côté de Lacy notamment.
Ce n'est pas cette collaboration récente avec Benoit Delbecq et le regretté Jean-Jacques Avenel qui nous fera dire le contraire.
Aux prémices d'Open Loose, c'était Ellery Eskelin qui tenait le saxophone ; Malaby l'a remplacé dans une dynamique assez proche, mais sans doute moins explosive. Le jeu de Malaby est plus intérieur, il joue avec les interstices de la rythmique.
Ce qu'il propose notamment sur l'acrobatique "Ca vous gène", au milieu d'un groove cabossé fait songer au Pas de Dense qu'il entamait il y a loin avec Humair et Chevillon. Helias y ajoute, à l'archet, une dimension écrite tout à fait enthousiasmante.
Les Pizzicatis de Helias sont tranchants, à la fois secs et profonds. On apprend également dans ces notes de pochette extrêmement instructive que le contrebassiste est fasciné par l'analogie de la contrebasse avec les percussions accordées de la tradition africaine. On s'en convainc (même s'il suffisait de réécouter Loopin' The Cool) dans l'excellent "Soliloquy" au coeur de l'album où son jeu rude permet à la batterie de Rainey d'assumer son côté résolument mélodiste ou au contraire de doubler la contrebasse quand il s'agit d'appuyer une rythmique conquérante.
Ce morceau est un précipité de la musique de Mark Helias, entre urgence et réflexion. Dans ce morceau comme dans nombreux autres (on pense notamment aux improvisations libres comme "Post Post" où Malaby charrie des pierrailles dans son ténor), la parole de chacun, libre et impétueuse, vient à force de frottement à un discours collectif extrêmement raffiné.
A l'archet, le rôle d'Helias est différent, moins vindicatif et plus tellurique. Le morceau "Temoine", en toute fin d'album est un exemple patent qui joue à cache-cache avec le saxophone, laissant le soin au son métallique de Rainey de donner du relief à l'ensemble.
Un relief qui ne manque nulle part ici.
The Signal Maker est un disque abouti, luxueux qui donne envie de s'y perdre. Toute la discographie d'Helias est à l'encan. L'occasion d'en faire d'ailleurs une petite playlist Spotify, puisque ça faisait longtemps !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

51-Garance