Nous avions il y a quelques mois évoqué Louis-Michel Marion pour un solo, Cinq Strophes, où il laissait voir sa face sensible, et le rapport physique et presque charnel qu'il entretient avec sa contrebasse.
On avait pu également, avec le saisissant Poème-méditation sur la corde grave pu juger de son inventivité et son sens de la profondeur, de l'espace et de la résonance dans cette musique improvisée, libre, intuitive et colorée qui s'accompagne toujours de peintures abstraites qui donnent à penser sa musique.
Avec le Clinamen Trio, le contrebassiste n'est plus seul. Voici un trio où il retrouve deux musiciens connu pour leur cheminement propre dans les terrains à défricher et les musiques où l'instrument à une dimension physique, par delà le son. Le clarinettiste Jacques Di Donato n'est plus à présenter, tant son importance dans les musiques improvisées est prégnante.
On songe, à l'écoute de "Clinamen #3 : anticlinal", où le souffle de sa clarinette vient se confondre avec le crissement hypertendu de la contrebasse à ce qu'il a pu transmettre à des musiciens comme Joris Rühl, dont le récent Linge est proche de cette atmosphère particulière et hypersensible. Mais aussi à sa relation avec le contrebassiste Jean-Jacques Avenel, par instants.
Le second comparse de Marion est un frère de corde, au violon alto.
On avait pu le découvrir notamment au sein du quatuor PLI, avec la violoniste (entre autre) Léa Claessens. Philippe Berger est, on le découvre dès "Clinamen #1 : Synclinal", un musicien des profondeurs et de la nervosité. Son rôle entre le souffle des deux basses, celle de la clarinette et celle de la grand-mère est éminément rythmicien. Pas la rythmique lourde et orageuse portée par Marion, mais une rythmique qui s'instille et se donne du champ, qui joue à l'instar de la contrebasse en mimétisme avec les cliquetis des clés de la clarinette.
Les trois musiciens de Clinamen cherchent le liant, l'essence qui les fait avancer de front. C'est ce qui explique le déluge de "Clinamen #2 : Inclinant" et ses vagues successives d'archet et de souffle qui deviennent ensemble une matière dru sur laquelle les pizzicati de l'alto s'échinent.
Il ne s'agit pas de colère, il est question d'énergie qui nourrit un mouvement qui n'est pas désordonné, même s'il n'a rien de rectiligne.
Cela tombe bien. les trois musiciens de l'est de la France n'ont pas choisi le nom de Clinamen par hasard. Les notes de pochettes de ce disque sorti sur le label portugais (encore !) 304 CD Creative Source Recordings nous apprend que le Clinamen est un concept cité par Lucrèce (mais attribué à Epicure himself) qui décrit l'imprévision des atomes dans leur collision et leur chute. C'est un sentiment qui inonde le très court "Clinamen #5 : Clin" qui semble courir sur les cordes et les clés sans se soucier d'autre chose que des sons imperceptibles et nerveux.
Une musique d'atome, qui va de l'infinitésimal à la déflagration parfois en un instant, en un mouvement. Voilà un orchestre qui pourrait être considéré comme proche d'une expression chambriste sous lequel le feu couve. Il se consume en une fraction de silence dans le lancinant "Clinamen #6 : lin".
Mais Louis-Michel Marion est trop amateur de mot pour ne pas savoir également que le Clinamen était un concept de l'OuLiPo qui consistait à l'évitement voir la dérivation d'une contrainte. On croit le comprendre avec le titre de l'album, Décliné.
La déclinaison, elle est dans cette façon d'aborder la rencontre à trois en contournant la triple opposition frontale. Elle est également dans le choix des titres qui perdent de lettres à chaque étape, jusqu'à finir sur le substantiel "Clinamen #8 : n", longue chevauchée dans une forêt de sons éclairés par des clairières de silence qui laissent l'auditeur dans une délicieuse expectative.
Une belle rencontre.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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