Redire sans paraphraser, prolonger et approfondir son idée en trouvant des épithètes neufs, perçant d'autres aspects et abordant des signifiants précis sans pour autant ni renier ni périmer les mots passer. Faire des Transformations une mutation plus qu'un ripolinage. Voilà un exercice difficile et pourtant, c'est exactement ce qui effleure l'auditeur aux premières secondes du dernier album de Print & Friends, le fameux quatuor augmenté du saxophoniste Sylvain Cathala.
C'est peu de dire que "Enee's Story" qui nous tient en haleine...
On le découvre sur le clavier toujours aussi intrigant de Benjamin Moussay d'où s'échappe une électricité sensuelle, alcaline qui s'instille entre les futs de Frank Vaillant et vient faire la jonction avec la rectitude de la guitare de Gilles Coronado.
Le clavièriste est un nouveau dans l'aventure, lorsqu'en 2009 l'orchestre avait fait paraître Around K., c'était Jozef Dumoulin qui occupait cette place ; le style est différent, moins souterrain, plus abrupt. C'est la virgule flottante de la petite mécanique de précision de Sylvain Cathala, l'instigateur d'un mouvement perpétuel qui semble passer avec une fluidité peu commune entre les soufflants.
Incroyable Cathala ! Il y a quelques mois, il présentait un projet intimiste et chambriste qui visitait les intéractions de souffle et de timbres entre saxophones avec l'Olympe Trio, et voici qu'il repart à l'assaut d'une autre construction finement ciselé qui fait une large place à l'électricité sans jamais que celle-ci ne prennent le dessus. Il pourrait n'y avoir aucun rapport entre les deux albums, au delà de la présence du fidèle Stéphane Payen  à l'alto, et pourtant on trouve une sorte d'aisance commune.
Une légèreté dans le propos comme une mousseline. Il y a un propos collectif et des conversations annexes, qui s'entrecroisent, interagissent, se bousculent même parfois. C'est ce qui frappe sur "The Frozen God" où la contrebasse de Jean-Philippe Morel est une colonne vertébrale sinueuse mais solide, apte à tous les coups de reins alors qu'elle sait être par ailleurs le moteur de toutes les rêveries et les chemins de traverse ("Phases Of Gravity").
Sur "Round The Shrine", le dialogue entre le leader et le trompettiste Alain Vankenhove, si à l'aise dans ce registre assez proche de ce qu'il avait pu montrer dans son Beyond the Mountains, est un premier plan qui prend du relief à mesure que les autres musiciens érodent leur puissance et que la base rythmique louvoie dans ce propos très contrapuntique.
Morel et Vaillant tiennent la maison ; toutes les accélérations et les ralentissements subits passent par eux. Leur fusion synchrone s'autorise même quelques éclats de rire, comme cette soudaine soupape Punk-Rock de quelques secondes au coeur de "Eternal Whispers". Pour ces deux là, les liens avec les deux "électriciens" Coronado et Moussay qui aiment jouer à cache-cache sont les plus sensibles.
Il y a une mouture ténébreuse, une jungle de nuit et de lumières crues qui est la marque de Print.
Si l'environnement se transforme, l'atmosphère de Print est toujours la même.
Je reprend ma phrase telle quelle, elle s'applique avec la même acuité à Transformations : la musique de Print suinte la nuit. Une nuit fiévreuse, agitée, intranquille qui s'empare de paroles collectives et de petits conciliabules.
Le propos collectif est un mélange entre une harmonie générale et des multiples face à face, avec des relations privilégiées et des tentations solistes qui s'échappent au gré des variations rythmiques
Parmi eux, le tromboniste Sébastien Llado est sans doute la plus grande surprise. Dans la famille de Print, et dans celles des rythmiques complexes et de guingois, c'est un nouveau venu. On a pourtant l'impression que c'est son biotope de toujours. Il relance la machine, fait le lien constant entre les soufflants et la base rythmique à coup de glissandi patelins et enflamme l'excellent "Phases of Gravity".
Depuis toujours, Print est l'un des vaisseaux amiraux de cette musique aux rythmiques impaires où l'on retrouve des groupes comme Red Quartet, The Khu ou encore Benzine. Avec Transformations, Sylvain Cathala place la barre très haut, tant par la finesse de l'écriture que par la cohésion de l'octet.
Voici le genre d'album qui peut s'écouter à l'infini et révéler des détails ignorés. On ne s'en lasse pas.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

182-Pampelune