L'atmosphère du Tricollectif, l'un des collectif français les plus structuré du moment, est propre à ses musiciens ; on le reconnaîtrait entre mille, de Marcel et Solange à Walabix, en passant par le trio de Théo Ceccaldi. On aurait tort de penser que celui-ci ne tient que sur les archets confondus des frères Ceccaldi ; de Florian Satche, batteur de Marcel et Solange et du présent album à Roberto Negro, les expressions sont pourtant frères, ou pour le moins cohérentes.
Il ne faut jamais utiliser le mot surréaliste à mauvais escient, au risque de se transformer en cuistre, mais on peut dire que de Durio Zibethinus en passant par Toons, il y a au moins une révérence à ce mot, et plus encore à ce courant. Ce qui tombe bien, puisque c'est justement Picabia qui est en tenue de ballet sur la pochette de Petite Moutarde, le premier témoignage de l'alliance en quartet de deux têtes pensantes de l'ONJ de rêve de ce cher Olivier Benoit (c'est d'ailleur le label ONJazz qui publie cet album), la saxophoniste Alexandra Grimal et le violoniste Théo Ceccaldi. Deux musiciens qui au delà d'être parmi nos chouchous sont des solistes déjà renommés au delà de l'hexagone, malgré leur jeune âge.
Picabia en tutu est tiré du court-métrage Entr'acte" de René Clair, véritable ready-made cinématographique qui servait d'intermède entre deux acte d'un ballet parisien, dans les années 20. Avant même de parler du disque qui s'inspire de l'atmosphère du film, il convient d'évoquer ce dernier. Véritable collage d'images hallucinées et de montages en hommage à Méliès, Entr'acte est une sorte de précipité de l'Avant-garde parisienne des "années folles". Satie apparaît en artilleur sautillant et Picabia est omniprésent ; c'est également une sorte d'ode à la pluridisciplinarité mélangeant danse, musique -celle de Satie-, cinéma... Un credo que les membres du Tricollectif pourrait reprendre à leur compte.
Il faut voir ce film. On le trouve dans une version à peu près correcte ici. Il faut voir ce film et le regarder avec les condiments de Petite Moutarde pour comprendre que ce n'est pas du plan par plan (le disque dure à peu près le double du film). Évidemment, le "dromadaire" scandé au tout début de l'album fait référence au cercueil treuillé par quelque camélidé (je ne suis pas Escarbille, encore moins Chaboudo), mais le reste est suggéré. 
Il y a une atmosphère commune, une linéarité induite, une volonté de coller à la poésie aventureuse de ces images emplies de signifiant en créant une atmosphère pleine de limbes, assez voisine finalement des climats monochromes et brumeux de Marcel et Solange lorsque sur "Petit Raifort" les cymbales de Satche, dessinateur émérite de paysage, se mèlent à un émouvant bourdonnement de violon et de ténor mélangés, amalgame légèrement sablonneux qui s'inspire du ralenti omniprésent dans le film de Clair. Lent mais en constant mouvement. A l'arrière, la contrebasse d'Ivan Gélugne, membre du remarquable quartet d'Emile Parisien offre des perspective grâce à un jeu doux et pourtant très anguleux.
Du cinéma pour les oreilles ; à partir de ce moment, on peut quitter le film...
Les musiciens impriment des images comme des persistences rétiniennes puissantes. Les compositions de Théo Ceccaldi sont d'une grande finesse et permettent tous les allers-retours possible entre les parties très écrites et l'improvisation, soliste ou collective. Ainsi, l'aigre-doux "Petit Chipotle" offre au contrebassiste une profonde intro où sa respiration vient donner une dimension charnelle à son dialogue avec Alexandra Grimal. Elle illumine absolument cet album par la précision de son jeu solaire. Mais aussi par sa voix, et c'est une révélation. Elle ne chante pas à proprement parler, elle perpétue le timbre de son sopranino. Elle résonne avec les cymbales, elle sympathise avec le violon.
Elle habite, littéralement, et vient quérir quelques images de notre subconscient.
Mais il ne convient pas d'enfermer Petite Moutarde dans une atmosphère onirique. Comme tout condiment, parfois ça cogne et le rouge monte aux joues. C'est le cas sur "Petite Harissa" où Satche construit une rythmique complexe sur laquelle les pizzicati de Ceccaldi se reposent. Le violoniste n'est jamais meilleur que lorsqu'il est dans son univers, qu'il maîtrise la couleur de chaque chose. Ici il explose : sur le central "Petit Poivre de Sichuan", après les coups de boutoir d'Alexandra sur "Petit Wasabi" qui font parfois penser à du Monniot période post-Campagnie (est-ce si étonnant ?), il impressionne par sa capacité à induire, à suggérer, à ordonner sa pensée et la confier aux autres sans donner l'impression de diriger.
Petite moutarde est indéniablement l'une des déflagration de cette fin d'année, pourtant particulièrement relevée. Une de ces moutardes artisanales avec ce qu'il faut de douceur pour laisser passer la saveur après le choc. Les papilles sont complètement affolées, à l'unisson des oreilles.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

40-Pimen-d'Espelette